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Gaston et Albert TISSANDIER

La Catastrophe du Zenith

Chronique Scientifique de la Revue Scientifique du 24 Avril 1873

Tout le monde connaît la catastrophe dont MM. Sivel et Crocé-Spinelli viennent d'être victimes, Ces deux jeunes savants sont morts à bord du ballon le Zénith, le 16 avril 1875. L'aérostat est monté jusque dans des régions où la raréfaction de l'air a déterminé l'asphyxie. M. Gaston Tissandier, qui accompagnait les deux victimes, a survécu. Nous ne pouvons mieux faire pour instruire nos lecteurs des incidents de cette catastrophe que de reproduire la lettre qu'il a adressée à M. le secrétaire de la Société française de navigation aérienne : 

 à Ciron (Indre), 16 avril 1875.

« Cher monsieur,
« Un télégramme envoyé par voie officielle vous a appris l'épouvantable malheur qui nous a frappés. Sivel et Crocé-Spinelli ne sont plus. L'asphyxie les a saisis dans les hautes régions de l'air que nous avons atteintes. Je vous dirai ce que je puis savoir de ce drame ; car, pendant deux heures consécutives, je me suis trouvé dans un état d'anéantissement complet.
L'ascension de l'usine à gaz de la Villette s'est bien accomplie ; à une heure de l'après-midi, nous étions déjà à plus de 5000 mètres (pression 400 millimètres).
Nous avions fait passer l'air dans les tubes à potasse, tàté nos pulsations, mesuré la température intérieure du ballon, qui était de 20 degrés, tandis que l'air extérieur était de moins 5 degrés. Sivel avait arrimé la nacelle; Crocé s'était servi de son spectroscope. Nous nous sentions tout joyeux.
Sivel jette du lest ; bientôt nous montons, tout en respirant de l'oxygène qui produit un excellent effet. A une heure vingt, le baromètre marque 320 millimètres. Nous sommes à l'altitude de 7000 mètres. La température est de -10 degrés, Sivel et Crocé sont pèles et je me sens faible. Je respire de l'oxygène qui me ranime un peu. Nous montons encore.
Sivel se tourne vers moi et me dit : « Nous avons beaucoup de lest ; faut-il en jeter ? » Je lui réponds : « Faites ce que vous voudrez. » Il se tourne vers Crocé, lui fait la même question. Crocé baisse la tête avec un signe d'affirmation très énergique,
Il y avait dans la nacelle au moins cinq sacs de lest (le sac de lest pèse 25 kilog.); il y en avait quatre au moins pendus en dehors par des cordelettes. Sivel saisit son couteau et coupe successivement trois cordes. Les trois sacs se vident et nous montons rapidement. Je me sens tout à coup si faible que je ne peux même pas tourner la tète pour regarder mes compagnons qui, je crois, se sont assis. Je veux saisir le tube à oxygène, mais il m'est impossible de lever le bras. Mon esprit était encore très-lucide. J'avais les yeux sur le baromètre et je vois l'aiguille passer sur le chiffre de la pression 290, puis 280 qu'elle dépasse. Je veux m'écrier : « Nous sommes à 8000 mètres», mais ma langue est comme paralysée. Tout à coup je ferme les yeux et je tombe inerte, perdant absolument le souvenir. Il était environ une heure et demie.
« A 2 heures 8 minutes, je nie réveille un moment.
Le ballon descendait rapidement ; j'ai pu couper un sac de lest pour arrêter la vitesse et écrire sur mon registre de bord les lignes suivantes que je recopie :
Nous descendons. Température - 8 degrés. Je jette lest. Hauteur, 315. Nousdescendons. Sivel et Crocé encore évanouis au fond de la nacelle. Descendons très fort. »
A peine ai-je écrit ces lignes qu'une sorte de tremblement me saisit et je retombe évanoui encore une fois. Je ressentais un vent violent qui indiquait une descente très rapide. Quelques moments après je me sens secoué par les bras et je reconnais Crocé qui s'est ranimé. « Jetez du lest, me dit-il, nous descendons, »
Mais c'est à peine si je puis ouvrir les yeux et je n'ai pas vu si Sivel était réveillé. Je me rappelle que Crocé a décroché l'aspirateur qu'il a jeté par-desssus bord, et qu'il a jeté du lest, des couvertures, etc. Tout cela est un souvenir extrêmement confus qui s'éteint vite, car je retombe dans mou inertie plus complètement encore qu'auparavant et il me semble que je m'endors d'un sommeil éternel.
Que s'est-il passé? Je suppose que le ballon délesté, imperméable comme il l'était, et très-chaud, a remonté encore une fois dans les hautes régions. A trois heures quinze environ, je rouvre les yeux, je me sens étourdi, affaissé ; mais mon esprit se ranime. Le ballon descend avec une vitesse effrayante. La nacelle est balancée avec violence et décrit de grandes oscillations. Je me traîne sur nies genoux et je tire Sivel par le bras ainsi que Crocé. « Sivel, Crocé, m'écriai-je, réveillez-vous ! » Mes deux compagnons étaient accroupis dans la nacelle, la tête cachée dans leur manteau. Je rassemble mes forces et j'essaye de les soulever. Sivel avait la figure noire, les yeux ternes, la bouche béante et remplie de sang. Crocé-Spinelli avait les yeux fermés et la bouche ensanglantée.
« Vous dire ce qui se passa alors m'est impossible. Je ressentais un vent effroyable de bas en haut. Nous étions encore à 6000 mètres d'altitude. Il y avait dans la nacelle deux sacs de lest que j'ai jetés.
Bientôt la terre se rapproche ; je veux saisir mon couteau pour couper la cordelette de l'ancre : impossible de le retrouver. J'étais comme fou et continuais à appeler : Sivel! Sivel! Par bonheur, j'ai pu mettre la main sur un couteau et détacher l'ancre au moment voulu. Le choc à terre fut d'une violence extrême. Le ballon sembla s'aplatir et je crus qu'il allait rester en place. Mais le vent était violent et l'entraîna. L'ancre ne mordait pas et la nacelle glissait à plat sur les champs. Les corps de mes malheureux amis étaient cahotés çà et là et je croyais à tout moment qu'ils allaient tomber de la nacelle. Cependant j'ai pu saisir la corde de soupape et le ballon n'a pas tardé à se vider, puis à s'éventrer contre un arbre. Il était quatre heures.
En mettant pied à terre, j'ai été saisi d'une surexcitation fébrile violente, et bientôt je me suis affaissé en devenant livide. J'ai cru que j'allais rejoindre nies amis dans l'autre monde.'
« Cependant je nie remis peu à peu. J'ai été auprès de mes malheureux compagnons, qui étaient déjà froids et crispés. J'ai fuit porter leurs corps à l'abri dans une grange voisine. Les sanglots m'étouffaient et m'étouffent encore.
« Je suis à Ciron, près Le Blanc, où j'ai trouvé l'hospitalité la plus parfaite.
J'ai eu la fièvre toute la nuit. Je n'ai pas encore pu manger quoi que ce soit et je suis bien faible.
« Je vous embrasse,
« GASTON TISSANDIER. »

Les corps de MM. Sivel et Crocé-Spinelli ont été ramenés à Paris. Les obsèques ont eu lieu au milieu d'une affluence considérable. Paris n'a pas manqué de rendre hommage à ces deux martyrs de la science.

Académie des sciences de Paris. — 26 AVRIL 1875. (Texte paru dans la Revue Scientifique du 8 Mai 1875)

M. Faye : Les ascensions à grande hauteur.

M. Faye a adressé à M. Fremy, président de l'Académie, une lettre relative aux ascensions à grande hauteur. La mort de MM. Sivel et Crocé-Spinelli a suggéré à l'auteur de cette. lettre une pensée : c'est que l'Académie ne doit pas permettre que des hommes intelligents et dévoués continuent à jouer leur existence dans les ascensions à longue portée. « Déjà, dit M. Faye, par les ascensions de M. Glaisher, on pouvait soupçonner que la nature impose une limite très-nette à notre audace, celle de la syncope ou de l'évanouissement, résultat fatal d'une ascension rapide où nos organes ne peuvent se préparer ni s'habituer peu à peu à l'influence de la diminution de pression. Qu'importent alors les plus sages précautions accumulées coutre le froid ou la rareté de l'oxygène, si la syncope commence par déprimer et finit bientôt par annuler les facultés de l'observateur ? Et que peuvent valoir, près de cette limite, les observations délicates qu'il s'agit de recueillir dans les hautes régions sur la constitution de l'atmosphère? Par le sacrifice de leur vie, les aéronautes du Zénith ont mis en évidence cette vérité : qu'il n'y a rien à tenter au delà d'une limite très-rapprochée de 7000 à 8000 mètres. Je propose donc à l'Académie de fixer, d'après cette douloureuse expérience, l'altitude extrême au delà de laquelle toute ascension ayant un but scientifique serait interdite moralement et ne saurait être accueillie par notre compagnie. » Dans la pensée de M. Faye, l'altitude extrême de 7000 mètres répond à tous les besoins sérieux de la science actuelle. On sait bien que l'épaisseur de l'atmosphère qui entoure le globe est de 30 lieues; mais pour que les expériences faites au delà de 7000 mètres aient une valeur réelle, il importe que l'observateur jouissent de toutes ses facultés. Par conséquent, des observations faites en danger de mort, ou sous l'imminence d'un évanouissement, ne sauraient servir utilement la science.

M. G. Tissandier : L'ascension à grande hauteur du ballon le Zénith.

M. G. Tissandier présente un mémoire sur l'ascension à grande hauteur du ballon le Zénith.. Après avoir fait connaître en détail les observations thermométriques, physiologiques, etc., qui ont été faites dans les hautes régions de l'atmosphère, M. Tissandier parle des incidents qui ont amené la mort de ses deux infortunés compagnons, MM. Sivel et Crocé-Spinelli. Le Zénith a atteint la hauteur maximum de 8600 mètres. Cette hauteur n'a été dépassée que par M. Glaisher qui, en 1862, est monté à 8838 mètres. La hauteur de 11000 mètres, qu'il a cru avoir atteinte, est très-contestable, attendu qu'il ne la détermine que par une proportion algébrique dont les éléments incertains sont déduits de la vitesse de l'aérostat à la montée et à la descente.

L'ASCENSION DE LONGUE DUREE DU BALLON « LE ZÉNITH » - La Nature N°97 - 10 Avril 1875

L'ASCENSION EN HAUTEUR DU BALLON « LE ZÉNITH » - La Nature N°99 - 24 Avril 1875

MORT DE SIVEL ET CROCÉ-SPINELLI

Le 15 avril 1875, à 11h 55min du matin, le ballon le Zénith quittait terre à l'usine à gaz de le Villette. MM. Sivel. Crocé-Spinelli et Gaston Tissandier avaient pris place dans sa nacelle, dans le but de s'élever à une grande hauteur pour continuer leurs expériences et leurs observations.

MM. Sivel et Crocé-Spinelli ont été victimes de leur dévouement à la science et à la grande came de l'aérostation, dont ils étaient les champions les plus intelligents et les plus énergiques. Au-delà de 8,000 mètres, à une altitude qui sera fixée postérieurement par l'ouverture des tubes barOmétriques e minima, le terrible mal des hautes régions a fermé pour toujours les yeux de ces hommes d'élite. Les noms de Sivel et de Crocé-Spinelli ne périront ils resteront comme un titre de gloire, dans les annales de la science française.

Le prochaine livraison de le Nature donnera le récit complet de l'ascension en hauteur du l'histoire de la mort de Sivel et Crocé-Spinelli, le diagramme du voyage, des autographes et des portraits des deux martyrs seront publié, d'après les documents les plus précis.

L'Administrateur de la Nature.

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