Seconde partie - La Revue Scientifique, 19 décembre 1891 (Voir le numéro précédent, .p. 731.)
Une question plus importante peut-être que la délirnitation.précise des frontières, c'est celle des rapports qui unirent les peuples entre eux.
Ces rapports sont aujourd'hui, il faut bien le dire, malgré la banalité de cette affirmation, absolument barbares. Le droit international n'existe pas. Qu'est-ce que la guerre sinon la négation du droit et le triomphe de la force ? Or l'état de guerre, latent ou éclatant, est l'état général des peuples les uns vis-à-vis des autres. En sera-t-il toujours ainsi ?
A cette question on peut répondre en pleine assurance : non. Un moment viendra où les peuples comprendront l'absurdité de la guerre. Il ya quatre siècles, les habitants de Pise et de Lucques étaient séparés par une haine si violente qu'elle semblait éternelle, et le plus infime portefaix de Pise eût considéré comme une infâme trahison d'accepter quoi que ce soit du premier citoyen de Lucques. Que reste-t-il aujourd'hui de cette haine ? Que restera-t-il dans quelques siècles de la haine absurde qu'un Prussien a pour un Français, l'ennemi héréditaire ? Soyons bien certains que ces sentiments paraîtront à nos arrière-petits-neveux aussi grotesques que la haine des Athéniens pour les Spartiates, ou des gens de Pise pour les gens de Lucques. Les hommes se diront qu'ils ont mieux à faire que de s'entre-déchirer ; que leurs ennemis communs, c'est la misère, l'ignorance et la maladie ; et que leurs efforts doivent se réunir contre ces calamités redoutables, non contre leurs compagnons de misère et d'infortune.
Donc un moment viendra où la guerre sera abolie, où les différends internationaux seront jugés comme des différends privés. Mais quand sera ce moment ? C'est là que l'incertitude devient extrême.
L'idée de la paix perpétuelle n'est pas une utopie ; c'est une certitude. Ce qui est une utopie peut-être, c'est de croire que son avènement est proche.
Deux voies pour arriver à l'abolition de la guerre : la première, celle qui parait la plus simple, c'est le progrès de l'équité et de la civilisation. Si les hommes comprenaient leur devoir, si les gouvernements étaient affamés de justice, au lieu de l'être d'une vaine gloire, alors plus de guerre. Mais c'est peut-être une folie que de compter sur la sagesse des hommes, et l'histoire nous prouve que les progrès moraux dérivent des progrès matériels, de sorte que le mieux est de se fier aux effroyables et admirables progrès qu'a faits et que fera encore l'art de la destruction des hommes.
Aujourd'hui la guerre est devenue si terrible qu'elle est devenue presque impossible. Il y a deux siècles, on armait quelques volontaires, des mercenaires qu'on recrutait çà et là, et on allait au printemps et en été guerroyer dans un pays lointain, au grand détriment des pauvres gens sur qui les armées de part et d'autre vivaient grassement. Mais à présent c'est autre chose. Le temps des petites armées est passé. Ce sont les nations tout entières qui sont en armes. Et quelles armes ! Des fusils à tir rapide, des canons monstrueux, des obus perfectionnés, des poudres sans bruit et sans fumée, si bien qu'une grande bataille - comme il n'y en aura pas, il faut l'espérer - peut entraîner la mort de trois cent mille hommes en quelques heures. On comprend que les nations, quelque inconséquentes qu'elles soient parfois, lorsque un vain orgueil les anime, reculent devant cette terrible perspective.
Mais il ya mieux. Des engins nouveaux se préparent, probablement plus destructeurs encore. A force de perfectionner la guerre, on finira par la rendre impossible. Si des machines volantes venaient à être inventées, elles porteraient la dévastation partout, et aucune ville, si loin qu'elle soit des frontières, ne serait à l'abri. On pourrait la briller en quelques heures .
Enfin - et c'est là un point très important - la plupart des guerres ont été décidées par les rois qui n'avaient que des lauriers à cueillir; non par les peuples, qui n'avaient que des horions à recevoir, si bien que, la volonté des souverains étant de plus en plus limitée par la volonté nationale, les guerres de folles conquêtes ne seront plus entreprises. En même temps, la conscience publique se réveillant, on peut admettre que les idées pacifiques feront des progrès. L'opinion publique existe. S'il n'y a plus d'Europe dans les chancelleries, au moins il y a une Europe, dans le sens d'une opinion publique internationale universelle, qui juge sévèrement les faits et les actes des étrangers. Elle n'a pas de sanction légale, elle n'a pas de force matérielle à sa disposition, mais elle n'en a pas moins une très grande force morale.
Il faut bien le dire, hélas ! ce n'est pas - en apparence au moins - cette marche que suivent les idées contemporaines. Loin de là ! Une sorte de fureur patriotique s'empare de toutes les nations. Jamais le sentiment de la patrie - envisagé dans son sens le plus étroit, c'est-à dire la haine des autres - n'a été poussé aussi loin. On entend dire communément par les Italiens que les Français sont des brigands ; les Russes traitent les Allemands de brutes grossières ; les Français appellent les Anglais voleurs, et ainsi de suite. La presse quotidienne, aveugle partout, mais qui, en Allemagne et en Italie, joint la vénalité à l'aveuglement, contribue à propager les erreurs les plus ridicules, propres à déchaîner les peuples les uns sur les autres.
Mais heureusement c'est un orage qui passe, et nous sommes convaincus qu'avec les progrès de la démocratie ces haines odieuses prendront fin.Dans les dernières années du XXe siècle, on verra, sinon un âge d'or chimérique qui n'existera jamais, du 'moins des haines moins fortes et des jalousies moins violentes. Alors peut-être on songera sérieusement à l'institution d'un tribunal arbitral, destiné à juger les différends internationaux.
Nous disions tout à l'heure que le progrès matériel devançait le progrès moral. Nous avons un éclatant exemple de ce fait dans l'histoire des chemins de fer. Il n'y a pas un demi-siècle que les chemins de fer existent, et cependant quelle révolution a faite dans le monde cette admirable invention ! Un grand historien me disait un jour : « Si j 'avais à faire une histoire universelle, je ferais deux chapitres le monde avant les chemins de fer ; le monde après les chemins de fer. »
Oui, vraiment, à voir ce qui a été fait dans le demi siècle qui précède, on se rend un peu compte de ce qui va être fait dans le siècle qui suivra, surtout si on réfléchit que le plus difficile a été accompli. Les hommes de ma génération ne peuvent gère concevoir comment on pouvait vivre et penser sans chemins de fer. Il n'a pas fallu cinquante ans pour que les chemins de fer et les télégraphes fissent partie intégrante de nos mœurs, et aujourd'hui ils sont devenus une des conditions premières de notre existence sociale.
Dire qu'il n'y a plus de distances, c'est dire une vérité très banale ; mais les vérités banales sont souvent bonnes à répéter. Paris est à sept jours de New-York, à huit heures de Londres, à vingt-quatre heures de Berlin et de Vienne, à trois jours de Saint-Pétersbourg et de Moscou, à deux jours d'Alger. La France tout entière, de Dunkerque à Bayonne, ou de Brest à Nice, peut être franchie en vingt-quatre heures à peu près ; et, si l'on songe que, pour nos grands-pères, un voyage de quatre jours n'était pas une affaire, on se persuade qu'il est plus facile aujourd'hui d'aller de Paris à Moscou qu'en 1830 d'aller de Paris à Nantes.
Mais ce n'est là encore qu'un commencement : d'une part les chemins de fer ne sont pas arrivés à leur maximum de vitesse ; d'autre part, il n'y a pas de chemins de fer partout.
Pour la vitesse, on peut admettre une vitesse future de 90 kilomètres à l'heure, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui. Rien ne sera plus simple que d'avoir pour les trains express cette vitesse régulière de 90 kilomètres à l'heure. Il suffira d'avoir des voies plus solides et un ballast plus résistant, en diminuant quelques pentes et en amoindrissant quelques courbes. Ce n'est pas dans cent ans que cette vitesse moyenne sera obtenue; mais ce pourra être dans quelques années seulement, pourvu que le public y attache quelque intérêt.
La facilité des voyages n'est pas seulement fonction de la vitesse ; elle dépend aussi de la commodité des voyages, et surtout du bon marché. Pour la commodité des voyages, de grands progrès sont faits chaque jour, il y a des dining cars, des sleeping cars, etc., etc. Quant au bon marché, les voyages sont encore fort coûteux, surtout en France; mais la diminution des tarifs s'impose, et elle ne tardera pas à avoir lieu. Il semble même que les chemins de fer, au lieu d'y perdre, y gagneront ; car l'augmentation du trafic compensera amplement la diminution des prix.
De, là cette conséquence que les voyages - et par conséquent les relations internationales - deviendront chaque jour plus communs. Déjà, à présent, il se trouve peu de personnes intelligentes et de situation aisée qui n'aient vu quelque pays étranger. Combien trouverait-on de médecins, d'avocats, d'hommes de lettres, d'ingenieurs, qui n'ont jamais franchi la frontière ? Que l'on compare l'état d'esprit créé par cette situation à l'état d'esprit de nos pères du XVIIe et même du XVIIIe. siècle. Est-ce que Corneille, Pascal, Racine, Molière, Bossuet ont vu les pays voisins ? Ils sont restés dans leur pays, et leur horizon ne s'est agrandi que parce qu'ils ont à force de génie suppléé à cette insufflsante connaissance des nations voisines.
Eh bien, de jour en jour cette connaissance de l'étranger fait des progrès. Les jeunes gens de vingt cinq ans sont bien plus voyageurs que les hommes de mon âge; et pourtant, dans un demi-siècle, ils paraîtront à leurs descendants de bien médiocres voyageurs. Il est à peu près certain que dans un demi siècle on ira, sans grand effort, à Samarkand, au Niger, à Rio-Janeiro et à Batavia; et que le tour du monde, ce tour du monde qu'avaient accompli il y a un siècle deux ou trois navigateurs, qui aujourd'hui n'est pas encore devenu monnaie courante, sera un voyage simple et presque banal.
C'est que, dans un siècle ou, à vrai dire, dans un demi-siècle seulement, la terre sera sillonnée par des voies ferrées qui étendront partout leur réseau. Il y aura un transsibérien qui permettra d'aller en cinq ou six jours de la Baltique au fleuve Amour ; un transasiatique qui mènera de Moscou à Bombay; un transsaharien qui ira d'Alger au Niger; un ou deux transafricains, l'un conduisant de Suez au Sénégal et au Maroc; l'autre allant de Tunis au Cap ; si bien que l'Afrique pourra être parcourue en deux mois par un touriste. Quant aux chemins de fer américains, il y a déjà deux voies allant de l'Atlantique au Pacifique. D'ici à une dizaine d'années, l'amérique du Sud aura aussi ses voies ferrées; et, depuis les grands lacs des États-Unis jusqu'à Buenos-Ayres, toute l'Amérique sera parcourue dans sa longueur par une voie qui suivra les Cordillières.

Quant aux bateaux à vapeur, ils augmenteront aussi en vitesse, quoique probablement dans de moindres proportions. Il y a des raisons techniques, dans le détail desquelles je ne puis entrer, qui font que le bateau à vapeur semble avoir acquis à peu près sa vitesse maximum. Même en les supposant beaucoup mieux conçus qu'ils ne sont aujourd'hui, il ne parait pas probable qu'ils dépasseront la vitesse moyenne de 35 à 40 kilomètres à l'heure, ce qui est assurément une fort belle vitesse, soit, en chiffres ronds, la moitié de la vitesse d'un chemin de fer.
Ainsi, tant par le chemin de fer que par le bateau à vapeur, le tour du monde qui, en 1875, était accompli en quatre-vingts jours, par une sorte de prodige, sera facilement exécuté, en 1992, en quarante jours et peut-être moins encore.
Quant aux télégraphes déjà à présent il en existe à peu près partout, et peu de progrès sont à faire. L'établissement de quelques câbles sous-marins de plus ou de moins. ne changera rien à l'état actuel. Même si le téléphone se généralise, ce qui est très probable, ce ne sera pas une révolution économique; car il ne fait guère autre chose que le télégraphe, à moins de frais, il faut l'avouer, et avec plus de détail.
Ce n'est pas rêver une chimère que de considérer les machines aériennes comme une invention presque déjà réalisée. Le problème est connu dans ses éléments et dans la plupart de ses détails. Ce n'est plus qu'une question d'exécution, et, pour notre part, nous sommes absolument convaincu que cette grande découverte sera réalisée bien avant un siècle. Dans combien de temps exactement, voilà ce que nul ne saurait dire ; mais il est avéré que ce problème peut être résolu, et on en peut bien légitimement conclure qu'il sera résolu.
On n'aurait pas le droit d'établir cette affirmation, malgré les meilleures démonstrations physiques sur la résistance de l'air, s'il n'existait déjà dans la nature des machines volantes, de formes diverses, qui sem blent railler l'impuissance mécanique de l'homme. Les chauves-souris, les oiseaux, les abeilles, les papillons, les hannetons, sont des démonstrations toutes faites, qui nous donnent la certitude qu'il existera des ma chines aériennes.
Au point du vue des voyages et des communications internationales, bien hardi serait celui qui pourrait prévoir les conséquences de cette invention. La vitesse sera sans doute un peu plus grande que celle des chemins de fer, mais cette vitesse ne sera pas assez supérieure à celle des locomotives sur rails pour que, même dans les prévisions les plus optimistes, la machine aérienne supplante la machine terrestre (Cependant, en 1840, M. Thiers disait à la Chambre: « Croyez. vous que les chemins de fer pourront jamais remplacer les diligences ? Tous les députés se mirent à rire, tellement cette supposition leur paraissait absurde.). Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que la machine volante existera, et cela dans un avenir prochain, et qu'elle aura sur le chemin de fer cette énorme supériorité (à côté de beaucoup d'inconvénients), qu'elle ira d'un point à un autre sans qu'une voie tracée d'avance soit nécessaire. On sait que c'est là, pour ainsi dire, l'infirmité organique de la locomotive, à qui il faut voie ferrée, ballast, rails, travaux d'arts, viaducs, tunnels, aiguillage, etc.
Mais laissons les machines aériennes, et contentons nous de dire qu'en 1992 elles existeront, et contribueront à rendre plus étroites les relations réciproques des peuples entre eux.
Toute cette organisation des chemins de fer et des bateaux à vapeur aura pour petite conséquence la facilité des voyages, pour grande conséquence l'internationalisme des mœurs, du commerce et des idées.
C'est déjà ce que nous voyons aujourd'hui et ce qui s'accentuera rapidement. Chaque année il y a, bon an mal an, une dizaine de congrès internationaux, où les idées sont échangées, discutées, mises au jour, où il se crée une sorte d'accord entre les membres de la même association et de la même profession, quelle que soit leur nationalité. Une invention faite à Rome est aussitôt connue et exécutée à New-York comme à Moscou. Un progrès scientifique ne reste plus localisé dans une ville ou dans un pays; il devient tout de suite le patrimoine de l'humanité entière. L'humanité forme dès à présent un tout immense qui a une vie commune, des idées communes, des mœurs communes. Cette tendance à l'uniformité est peut-être fâcheuse au point de vue du pittoresque, et je compatis aux doléances des peintres ; mais il y a un point de vue qui vaut celui des artistes, c'est le bien-être des individus. Ce bien être va en augmentant très vite ; car tout progrès accompli en un point de cet immense organisme se répercute partout et devient général.
Les grandes villes se ressemblent déjà beaucoup, elles se ressembleront davantage encore ; les modes sont les mêmes ; sur les théâtres on joue les mêmes opéras ; la cuisine est uniforme ; le système des tramways, des omnibus, des hôtels, des postes, des télégraphes, des chemins de fer, ne varie guère. Bref, on vit de la même vie à New-York, Londres, Paris, Rome, Berlin, Vienne, Madrid et Pétersbourg.
Il est vrai que cette uniformité ne pourra devenir complète que si le système économique est profondément modifié; c'est-à-dire si le monde adopte la liberté de commerce.
Si, au lieu de faire des pronostics sur l'avenir, nous avions ici l'intention de défendre diverses causes, nous pourrions donner quelques-unes des raisons, à notre sens excellentes, qui militent en faveur de la liberté de commerce; mais nous devons seulement examiner s'il est vraisemblable qu'en l'an 2000 le libre échange sera établi.
Certes, en ce moment, le libre échange n'est pas en faveur ; la démocratie américaine a donné le signal d'une violente réaction contre la liberté commerciale. A part quelques économistes entêtés, quelques démocrates incorrigibles, et quelques citoyens et commerçants anglais, on ne trouverait plus de partisans résolus de l'abolition des douanes. Et cependant dans un siècle on sera force d'y arriver. Peut-être l'Amérique aura-t-elle une union douanière contre l'Europe; mais il est certain que le système des traités de commerce sera suranné, et qu'il sera remplacé par la libre et générale introduction. Est-ce qu'il ya cent cinquante ans, en France, en Allemagne, en Italie, la même marchandise ne payait pas dix ou douze droits douaniers divers qui s'accumulaient sur le pauvre produit commercial, lequel devenait de plus en plus coûteux ? Pourquoi veut-on que la réforme s'arrête là, et que le blé paye pour entrer dans un pays qu'il préserve de la famine ? A mesure que les relations internationales deviendront plus étroites, on comprendra mieux que ces prohibitions sont illusoires, qu'il y a des fraudes si colossales que tout ce qu'on veut faire passer en contrebande passe sans grandes difficultés, et que tout impôt douanier est une prime donnée au commerce déloyal qui pénètre en dépit des cordons douaniers les mieux établis.
D'ici à cent ans, quand les routes, les canaux, les chemins de fer se seront multipliés, quand il y aura des machines aériennes surtout, alors les droits de douane seront virtuellement abolis. Ceux qui resteront paraîtront alors si insuffisants (quoique onéreux) et ridicules, qu'on se hâtera de les faire disparaître.
En effet, qu'on le veuille ou non, qu'on le regrette au point de vue du pittoresque, qu'on le déplore au point de vue d'un étroit patriotisme, la tendance des peuples est de s'unir le plus possible par les relations commerciales. Est-il rien de plus simple que de profiter des avantages que donne la facilité des communications ? Se priver d'un objet parce qu'il n'est pas de fabrication ou de production nationale, cela est mille fois absurde ; et, en dépit de tous les règlements, ces objets arriveront fatalement jusqu'au consommateur qui désire les posséder.

A moins qu'on ne mette une muraille de Chine entre les nations, on n'arrivera pas à les isoler commercialement. Après une période plus ou moins longue, et dont la durée est impossible à prévoir mettons trente ans, puisque le régime de la liberté commerciale a duré à peu près ce temps - il y aura en Europe abolition des douanes et liberté des échanges. Cela marchera de pair avec tous les autres progrès accomplis dans les communications internationales, et toutes les proscriptions douanières seront impuissantes à arrêter ce progrès nécessaire.
D'ailleurs, pour accélérer encore cette union commerciale des peuples, d'autres éléments, d'ordre accessoire, mais néanmoins importants encore, interviendront certainement : les unités monétaire et métrique.
Actuellement le système métrique est accepté par la presque totalité des nations européennes. Il règne en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Autriche, et dans toute l'Amérique espagnole. Il tend à être adopté aux États-Unis, et, à vrai dire, il n'y a que l'Angleterre qui résiste (on ne sait trop pourquoi). Mais c'est une question de temps ; car il se trouve, en Angleterre même, quantité d'hommes intelligents et instruits qui cherchent à combattre les préjugés populaires et à répandre l'usage du système métrique. En France même, on a conservé niaisement (par exemple dans la marine) l'usage d'une unité de longueur, le mille marin ou nœud, différente du kilomètre. Comment s'étonner alors qu'en Angleterre on s'en tienne encore aux pied, pouce, gallon, livre, etc.? L'uniformation des mesures de longueur, de capacité et de poids s'impose, et d'ici à un demi-siècle tout au plus elle sera absolument réalisée.
Ce sont les savants qui donnent l'exemple, et ils ont prouvé récemment leur puissance au moment du Congrès d'électricité de Paris, en 1878. On a vu là qu'une mesure uniforme peut être définitivement adoptée. C'est en 1878 seulement qu'on a créé le système dit C.G.S., des volts, arnpères, farads, ohms, coulombs, etc., système correspondant au système métrique et qui a maintenant force de loi, de telle sorte qu'une mesure électrique quelconque, pour avoir une expression intelligible et scientifique, doit être exprimée de cette manière. Pour accomplir cette réforme, il a suffi d'une décision du Congrès. Quelques jours après, elle était devenue officielle dans la science, et elle est maintenant entrée dans la pratique.
Ainsi on arrivera à adopter le thermomètre centigrade, le kilogramme, le litre, le mètre, comme mesures uniques, et toutes les transactions commerciales seront par cela même extrêmement simplifiées.

C'est là le rudiment de cette langue internationale qui deviendra de plus en plus puissante. Déjà les astronomes, les géologues, les géographes, les chimistes, les mathématiciens, ont adopté des mesures communes qui sont au-dessus de toute discussion, constituant une langue que tout savant doit parler et comprendre. Le commerce sera forcé d'entrer dans cette voie, et en 1992 il n'y aura pas d'autre système de mesure que le système métrique.
S'il fallait - ce qui semble baroque - offrir aux Anglais une compensation quelconque, nous pourrions, en échange de cette adoption du système métrique, adopter le méridien de Greenwich - qui est le méridien du Havre - comme base de notre système cartographique. C'est ce qui se fera assurément d'ici à peu de temps, malgré le mauvais vouloir de certains excellents citoyens et savants qui considèrent comme une défection cet acquiescement à un méridien étranger et l'adoption d'un méridien autre que le nôtre. Mais leur opinion nous paraît peu défendable. Presque tous les peuples ont adopté Greenwich. Pourquoi ne pas faire comme eux ? Pourquoi imiter l'exemple absurde de l'Angleterre qui boude le système métrique. Le préjugé que nous trouvons mauvais chez les Anglais et les Russes, pouvons-nous le trouver excellent chez nous ?
L'unité monétaire est plus importante encore que l'unité métrique : il est vrai qu'elle est plus difficile à adopter. On doit prévoir qu'en 1992 il y aura une monnaie unique, avec des frappes différentes (cela importe assez peu), mais avec une valeur égale. Ce qui a jusqu'ici empêché cette unité monétaire de s'établir, c'est d'abord le faux amour-propre des nations, grâce auquel on considère comme antipatriotique l'adoption d'une monnaie étrangère. N'a-t-on pas vu l'Allemagne, quand elle a construit un nouveau système de monnaies, ne pas vouloir prendre le franc pour unité, et cela par cette seule raison que le franc était d'origine française ? Mais il y a un obstacle plus sérieux, c'est la valeur différente de l'or et de l'argent. Il est des pays à double étalon (comme la France) et des pays où l'or est étalon unique. Alors l'argent peut monter ou baisser de valeur par rapport à l'or. Il est probable qu'il continuera à baisser de plus en plus, en sorte que quatre pièces de 5 francs en argent, qui valent actuellement (théoriquement au moins) une pièce d'or de 20 francs, ne vaudront plus en fait que 10 francs d'or en 1992. Il y a là une sorte d'anomalie économique qui entraîne à d'assez graves conséquences, et qu'on aurait déjà certainement fait cesser si la démonétisation brusque d'une grande quantité d'argent n'était pas si onéreuse. Toutefois, on peut prévoir que la différence entre l'or et l'argent ira en croissant; car les mines d'or s'épuisent, tandis qu'on découvre chaque jour de nouvelles mines d'argent très riches et d'exploitation facile. Alors on sera naturellement conduit a ne plus regarder l'argent que comme une monnaie fiduciaire. A présent il en est déjà presque ainsi. Si l'argent n'est plus que fiduciaire, par rapporta l'or, il ne tardera pas à être discrédité, et ne subsistera à l'état de monnaie que pour la plus grande facilité des échanges ; ce sera comme un billet de banque qu'on pourra refuser ou accepter a la volonté des parties.
On peut donc admettre que l'unité monétaire ne portera que sur l'or. Mais ce n'en aura pas moins d'heureuses conséquences au point de vue commercial. Les opérations de change sont peut-être profitables aux banquiers, elles sont très onéreuses pour les particuliers.
Toutes ces unifications de mesures, de termes scientifiques et commerciaux, de monnaie, etc., ne sont toujours que les différentes faces d'un même avenir; cet avenir, c'est l'unité des nations. Cette unité existe déja, ne fût-ce que par l'organisation des trains de chemins de fer, de la poste et des télégraphes, ne fût-ce que par cet admirable système de numération arabe qui est le seul employé. Peut-on se figurer le trouble prodigieux qui surviendrait dans toutes les relations internationales, si le système décimal n'était pas généralisé ? Pense-t-on aux difficultés de toute sorte qui surviendraient si l'Angleterre, je suppose, adoptait le système duodécimal, l'Allemagne le système pentésimal, etc. Ce serait un véritable casse-tête que de comprendre ces divers modes de numération (Nons avons déjà le système duodécimal pour les mesures horaires : un jour de vingt-quatre heures, une heure de soixante minutes, et une minute de soixante secondes ; il serait facile de le modifier en divisant le jour en dix heures de cent minutes, et la minute en cent secondes ; il est probable que cette réforme dans le sens unitaire, réforme qui soulève d'ailleurs d'assez graves difficultés techniques, ne sera pas encore terminée en 1992 ; mais on l'aura étudiée sans doute. (Voir la Revue scientifique, 1891.)). En tout cas, il est bien heureux qu'on ait partout adopté la numération décimale ; car, s'il en avait été autrement, nul peuple peut-être ne voudrait abandonner ses anciens usages pour se conformer aux usages des peuples voisins.
La science ici se confond avec le commerce et l'industrie. Grâce au télégraphe et à la savante organisation des bureaux météorologiques, nous connaissons les orages, les tempêtes, au moment où ils se forment, et nous pouvons savoir par avance quelle dépression barométrique va survenir sur telle ou telle côte. Cette prévision des temps sera à l'avenir de mieux en mieux organisée. Les systèmes des phares, des signaux de marine, des communications nautiques de port à port, prendront tous les perfectionnements nécessaires. Bref, on s'entr'aidera de tous côtés contre les éléments hostiles; or on ne pourra s'aider efficacement que si la langue scientifique, internationale, acquiert une certaine unité.
Le monde tend a l'unité. Que l'on compare les divisions d'il y a un siècle à l'organisation internationale d'aujourd'hui, et on verra les progrès accomplis. Cette immense révolution ne sera pas achevée en 1992 ; mais elle aura fait de tels progrès que les hommes d'alors pourront prévoir le moment où elle sera à peu près terminée. L'unification des nations est un avenir lointain que peu d'hommes aujourd'hui se donnent la peine de regarder en face, et d'espérer. Mais bientôt ce sera la préoecnpation générale et le noble but que se proposera l'humanité !
Il est possible d'ailleurs que notre pronostic soit erroné; mais l'erreur ne porte pas sur le fait lui-même; elle ne porte que sur la date de sa réalisation. Mettons l'an 2100 à la place de 2000, et regardons comme certain qu'en 2100 ou 2200, sinon en 2000, l'unité des peuples civilisés sera un fait accompli (Dans les chapitres suivants, nous étudierons les sociétés, les industries, les sciences.).