Troisième partie - La Revue Scientifique, 30 janvier 1892 (Voir le numéro précédent)
III. LES SOGIÉTÉS. Nous avons essayé de résumer le sort futur probable des nations, et nous avons conclu que les deux faits prépondérants du XXe siècle seraient, d'une part, l'énorme puissance de la Russie et des États-Unis, et, d'autre part, le développement des relations et des communications internationales (Je dois répondre en quelques mots aux diverses observations très bienveillantes qui m'ont été faites à propos de mon premier article.
Quelques personnes ont trouvé que je donnais pour le croit de la population terrestre des chiffres trop forts. Cependant mon estimation est bien au-dessous de ce que donnerait le croît normal calculé d'après les chiffres du passé.
Tout récemment, M. Ravenstein (cité dans l'Anthropologie, t, II, n° 6, p. 753, 1891) arrive à une population probable de 6 milliards en l'an 2072 ; ce qui mène bien au delà du chiffre, regardé par moi comme probable, de 2,5 milliards en 1992.
Beaucoup de critiques m'ont fait remarquer que toute prévision de l'avenir était impossible, et ils ont insisté sur le caractère hypothétique de ces prévisions. Toutefois, en lisant avec soin les premières pages de mon article, ils auraient pu constater que je m'en rendais parfaitement compte, et qu'il ne s'agissait que d'une probabilité. Or quel est l'avenir le plus probable ? Voilà ce que nous pouvons nous demander ; et peut-être est-il permis de repondre à cette question.
L'avenir le plus probable, en effet, c'est la continuation de l'état actuel ; non pas de l'état actuel statique, mais de l'état actuel dynamique. Étant donné un mobile qui se déplace suivant une certaine courbe, on peut, d'après la connaissance des éléments de sa courbe, prévoir quelle sera, à tel ou tel moment, sa position dans l'espace. Certes, les événements humains n'ont pas la régularité d'un corps qui se déplace, mû par une force constante ; mais ils approchent évidemment de cette régularité ; et la courbe graphique des phénomènes humains du passé indique quelque chose sur les phénomènes humains de l'avenir. C'est cette probabilité maximum que j'ai cherché à mettre en lumière.
On a dit : le passé est gros de l'avenir - cela n'est pas contestable. Si notre connaissance du passé était plus complète, nous pourrions bien mieux prévoir l'avenir. Les statistiques anciennes ne servent qu'à cela ; mais on ne peut le leur refuser.
Quant aux critiques de détail, j'en relèverai une relative au mot de niaisement que j'ai appliqué à la détermination des mesures marines, en milles marins, qui ne concordent pas avec le système décimal. On m'a fait remarquer que le mille marin coïncide avec la division en degrés et la prise du point. Mais je ne vois pas pourquoi il n'y aurait pas une table de correction qui permettrait de traduire immédiatement le point en mesures kilométriques ; et d'ailleurs l'appréciation de la vitesse des navires, la distance d'un point à un autre, etc., sont des mesures qui n'ont pas de rapport avec le point, et qui pourraient être faites dans le système décimal.
A vrai dire, ce n'est qu'un détail, et sans doute, d'ici à peu, le mille marin aura fait son temps et ira rejoindre la toise, le pouce et la livre tournois.).
Il s'agit maintenant d'étudier le sort réservé aux sociétés futures qui composeront les nations civilisées : car nous devons toujours mettre à part la Chine et l'Inde. Si puissantes qu'elles soient par le nombre d'hommes dont elles se composent, elles n'exercent et n'exerceront sans doute aucune action sur la marche de la civilisation.
Qu'il s'agisse de l'Europe, ou de l'Amérique, ou de l'Australie, ou de l'Afrique colonisée, les conditions seront probablement à peu près les mêmes. Les progrès de l'une vont retentir fatalement, avec une rapidité croissante, sur les progrès de l'autre. Toutefois, il faudra faire exception pour la Russie, qui est, dès à présent, si différente des autres nationalités pour la culture générale, qu'on ne peut guère prévoir quels seront ses progrès d'ici à un siècle. Je pencherais à croire que la Russie sera, en 1992, très semblable à ce que nous sommes aujourd'hui. Certes, les différences dues au génie national persisteront; mais au fond l'état social des Russes sera le même que le nôtre aujourd'hui. De même que deux coureurs, suivant le même chemin, quoique à une certaine distance l'un de l'autre, pas sent par les mêmes lieux et découvrent, à des mo ments divers, les mêmes paysages, de même le peuple russe traversera les mêmes phases qu'ont traversées les peuples de l'Europe occidentale.
La question est donc de savoir quel sera l'état social des peuples européens et américains - États-Unis, Allemagne, France, Italie, Amérique espagnole, Espagne, Grande-Bretagne, etc.
Eh bien, la réponse à cette question paraît à peu près certaine: ce seront des sociétés démocratiques.
La marche conquérante de la démocratie est évidente; et, malgré l'aristocratie anglaise qui conserve ses privilèges, malgré la constitution militaire et impériale de l'Allemagne et de l'Autriche, l'Allemagne et l'Angleterre seront complètement démocratisées, c'est à-dire que le véritable souverain sera le peuple, et que les monarques, s'il en existe encore, n'auront plus qu'un pouvoir nominal.
Il est vrai que le mot démocratie, sans autre qualification, ne veut pas dire grand'chose. Une démocratie peut prendre différentes formes: mais, autant qu'on peut en juger par ce qui se passe depuis une centaine d'années, les sociétés nouvelles semblent s'orienter du côté de la démocratie parlementaire.
Après tout, malgré des inconvénients réels, la forme parlementaire est peut-être celle qui garantit le mieux les droits de chacun. Une démocratie parlementaire penchant vers une sorte de socialisme, voilà ce que verront sans doute nos arrière-petits-enfants.
Il est possible que cette évolution vers un socialisme démocratique à base parlementaire ne s'accomplisse pas partout sans révolution. Les classes dites dirigeantes n'admettront pas sans résistance qu'on leur enlève le pouvoir directeur : elles n'accepteront pas toujours avec résignation l'effacement auquel le peuple les condamnera. Mais les révolutions, comme l'histoire nous l'indique, ne modifient guère la marche des phénomènes soeiaux. C'est un à-coup brusque, qui est suivi, en général, d'une réaction plus ou moins violente; mais, au bout de vingt ou trente années, le résultat est le même que si, en fin de compte, cette révolution n'avait pas eu lieu.
Si la Révolution française, avec ses cinq terribles années de bouleversement, 1789-1794, n'avait pas eu lieu, il est probable que la monarchie de 1825 n'aurait pas été bien différente de ce qu'elle fut en réalité. Les événements de 1848 ont eu un lendemain qui, après la grande secousse, a remis les choses à peu près en l'état antérieur; le progrès lent et latent est devenu sensible et a monté à la surface.
De même, si à l'avenir survient une révolution so ciale, assez peu probable d'ailleurs, au bout de quel· ques années, cc qui était prématuré sera détruit; ce qui était naturel et nécessaire restera.
On peut donc supposer que les aspirations de la démocratie vers le socialisme procéderont lentement, par poussées successives, formidables et irrésistibles, et que le programme, tel qu'il a été à maintes reprises nettement formulé par les socialistes doctrinaires, les seuls dont l'opinion ait quelque valeur, se réalisera en partie, et cela sans révolution sanglante.
Nous allons successivement passer en revue les hypothèses qu'on peut considérer comme probables.
D'abord pour l'instruction, ce sera une diffusion complète. Chaque citoyen saura lire et écrire; et comme savoir lire implique l'usage de la lecture, chaque citoyen lira un journal. Que cela soit un bien ou un mal, peu nous importe. Nous ne faisons que supposer le cas le plus probable : la diffusion absolue du journal. Grâce aux progrès de l'industrie du papier et de l'imprimerie, le prix des journaux est devenu de plus en plus modique. Alors que tous les autres objets, sans exception, augmentaient de prix, le journal a diminué de prix. Les progrès de la poste et des télégraphes feront qu'immédiatement chaque citoyen sera au courant de ce qui se passera dans le monde entier. Autrefois une nouvelle, si grave qu'elle fût, ne pénétrait dans les campagnes reculées qu'au bout de plusieun mois, et personne n'y prenait quelque intérêt. Cela a bien changé depuis lors, et cela changera encore plus : un paysan de Cadix s'intéressera à un attentat contre le tsar, et il le connaîtra douze heures après l'accident ; un négociant de Rio-Janeiro saura au bout de quelques heures le succès ou l'échec d'un opéra qu'on viendra de jouer à Vienne ou à Paris.
La presse quotidienne, à bon marché, se répandant de plus en plus, deviendra le principal instrument d'éducation et de civilisation. On s'aperçoit déjà un peu de cette tendance, en voyant la part considérable qui est faite, dans les petits journaux, non aux discussions politiques, mais aux découvertes scientifiques, aux notions générales et banales d'hygiène et de morale. Les journaux les plus lus sont ceux qui ne font pas de politique. Un peu de littérature, de science et d'histoire, avec les dépêches sur les faits du jour, voilà la tendance de la presse quotidienne à bon marché. Le rôle du livre s'efface ; le journal, qui rend compte du livre, le remplace ; et tout le monde lira le journal.
Il s'ensuit que chacun aura son opinion sur les choses et les hommes. Le vote ne sera plus un vote aveugle, ou du moins il ne paraîtra plus aveugle ; au fond, cela ne le rendra peut-être pas beaucoup meilleur, mais il signifiera quelque chose ; il consacrera le droit d'une volonté librement exercée, aussi librement que peuvent s'exercer les déterminations de l'homme.
Un vote, un journal, l'instruction primaire obligatoire et universelle, voilà, à n'en pas douter, quelles seront les conditions politiques des sociétés européennes du XXe siècle. Mais il y a quelque chose de plus important que l'instruction, c'est la condition sociale, financière des citoyens.
Depuis un siècle, il y a eu évidemment un pas énorme fait vers l'égalité des fortunes et des conditions. Mais ce n'est rien à côté de ce qui se fera dans le siècle qui va suivre. Dès à présent, par une sorte d'admirable instinct, tout le monde, les riches et les pauvres, comprend la nécessité d'une meilleure organisation sociale (Voici les chiffres qui se rapportent à l'extraction de l'or et de l'argent. Nous allons prendre leur valeur en francs, sans nous occuper Iles proportions relatives d'or et d'argent.
La totalité de l'or et de l'argent représentait en millions de francs les sommes suivantes :
| 1831 | 27 200 millions de francs. |
| 1851 | 39 500 millions de francs. |
| 1875 | 74 000 millions de francs. |
| 1891 | 95 000 millions de francs. |
Mais si l'on tient compte seulement des dix dernières années, on voit que la production absolue n'a pas augmenté, et nous avons en effet les chiffres suivants comme production annuelle.
| 1876 | 1033 millions de francs. |
| 1877 | 1109 |
| 1878 | 1141 |
| 1879 | 1072 |
| 1880 | 1060 |
| 1881 | 1053 |
| 1882 | 1046 |
| 1883 | 1046 |
| 1884 | 1062 |
| 1885 | 1110 |
| 1886 | 1105 |
| 1887 | 1115 |
| 1888 | 1160 |
| 1889 | 1265 |
| Moyenne annuelle. | 1100 millions de francs. |
Cela fait donc en chiffres ronds 1 milliard 100 millions de francs par an ; ce qui signifie que les hommes auront finalement extrait des entrailles de la terre 200 milliards de numéraire (or et argent) en 1992 ; à supposer que l'extraction soit stationnaire de 1892 à 1992.
Si l'extraction suit la mêrne progression totale que depuis 1831, ce n'est plus 200 milliards que nous aurons, mais 600 milliards ; nous pouvons adopter une moyenne arithmétique et supposer que l'humanité disposera de 400 milliards en 1992.
Il s'ensuit que la richesse moyenne des individus, qui était en 1851 de 33 francs, en 1875 de 56 francs, en 1891 de 70 francs, sera en 1992 de 84 francs si l'extraction reste stationnaire ; de 280 francs si l'extraction augmente autant qu'elle a augmenté de 1851 à 1891 ; et de 166, si nous prenons la moyenne de ces deux termes.
En somme, si nous prenons les chiffres ronds moyens, nous avons à peu près les chiffres suivants, indiquant la richesse moyenne des individus en numéraire (or et argent) :
| Nombre
d'habitants (en millions), |
Total du
numéraire (en millions de francs). |
Quantité
de numéraire par habitant (en francs). |
|
| 1831. | 1150 | 27 200 | 24 |
| 1851. | 1200 | 39 500 | 33 |
| 1875. | 1280 | 74 000 | 56 |
| 1891. | 1350 | 95 000 | 70 |
| 1991. | 2400 | 400 000 | 170 |
Il est clair que ces chiffres sont assez arbitraires; en effet, d'une part, nous ne pouvons prévoir quelles seront les destinées des filons d'or et d'argent qu'on exploite. Un procédé technique plus per fectionné peut augmenter subitement, et dans des proportions inouïes, l'extraction de l'or et de l'argent; d'autre part, nous ne tenons pas compte de l'usure des métaux précieux, usure qui n'est pas négli geable, puisqu'on l'évalue à 12 millions par an. Enfin certains filons peuvent s'épuiser, de sorte que l'extraction peut diminuer dans une proportion assez notable.
Malgré cela, il est probable que la valeur de l'or et de l'argent ira en diminuant, et en diminuant très vite. Comme les produits de la terre, pour I'alimentation, auront à peu près la même valeur intrin sèque, on peut supposer que l'élément variable, c'est la quantité de numéraire possédé par chaque habitant moyen. S'il en est ainsi, en prenant les chiffres donnés plus haut, 10 kilogrammes de blé, je suppose, qui valaient, en 1831, 2 fr. 40, en 1851 valaient 3 fr. 3O; en 1875,5 fr, 00; 7 francs en 1891, et vaudront 179 francs en 1991.
Cela serait absolument vrai si la culture du blé n'avait pas augmenté aussi vite au moins que l'extraction d'or et d'argent. De là une sorte de compensation qui s'est établie pour le blé, et qui n'a pas eu lieu pour l'ensemble des conditions normales de l'existence. Aussi peut-on dire que les prix de chaque chose ont subi, de 1831 à 1891, une élévation (en numéraire) qui se rapproche assez du rapport de 24 à 70, c'est-à-dire de 1 à 3,6; le rapport le plus probable de 1891 à 1991 devant être de 1 à 2,4,).
L'élément fondamental du progrès social, c'est une répartition plus équitable de la richesse, comme prétend le faire l'impôt sur le revenu. Les économistes s'efforcent vainement de s'y soustraire : ils seront acculés à la nécessité. Il faudra finalement établir un impôt sur le revenu, impôt progressif et proportionnel, en rapport, d'une part, avec le nombre des enfants, d'autre part, avec la quotité de la fortune. Il faut songer que les individus qui ne sont ni rentiers, ni propriétaires, représentent à peu près la moitié de la population en France, et que, dans d'autres pays, la proportion est plus considérable encore, de sorte qu'en fin de compte, sur trois individus, il y en a deux qui ne possèdent rien. L'inégalité est trop grave pour qu'elle ne soit pas atténuée par l'impôt.
Il est évident d'ailleurs que cette réforme ne doit pas être considérée comme un complet bouleversement social. Si nous supposons les démocraties sages, elles ne procéderont pas à cette réforme brusquement, mais par une série d'améliorations successives. Ce ne sera pas la suppression de l'héritage; ce sera le prélève ment par l'État d'un droit très fort, et qui, graduellement, peu à peu, deviendra de plus en plus fort, avec des pénalités rigoureuses pour ceux qui voudraient soustraire à l'impôt. D'ailleurs, il est clair que le mode de perception de cet impôt peut varier à l'infini; et que, pour en préciser les détails, toute supposition serait prématurée, mais il n'en est pas moins probable qu'il sera la base des futurs impôts nécessaires à l'État.
C'est que l'État prendra un pouvoir de plus en plus grand. Même en Angleterre, même aux États-Unis, l'État a chaque jour un budget plus lourd. En France, en Italie, en Autriche, les emprunts sce succèdent ; et si la folie des armements continue, comme ce sera le cas pendant plusieurs années, pendant plus d'un siècle peut-être, de nouveaux emprunts seront nécessaires.
La dette publique augmentera, et l'État aura besoin d'impôts de plus en plus lourds.
La richesse sera aussi complètement modifiée par la diminution progressive des revenus du capital.
Il y a cinquante ans, un prêt à 7 ou 8 pour 100 était normal, tandis qu'aujourd'hui un prêt à 8 pour 100 est devenu vraiment usuraire. Aujourd'hui, l'intérêt de l'argent tend à être de 3 à 3,5 pour 100. Dans cinquante ans, si les choses suivent la même marche, il ne sera plus que de 2 à 2,5, et, dans un siècle, de 1 à 1,5.
Si l'on songe que les objets de consommation alimentaire, les loyers, les vêtements, les objets de luxe, tout ce qui s'achète, en un mot, a triplé de valeur, il s'ensuit que la valeur du capital a diminé d'autant. On peut donc regarder comme certain, étant donné le développement de l'extraction de l'or et de l'argent, que cette diminution continuera encore.
L'or et l'argent ne disparaissent pas, une fois qu'ils sont entrés dans la circulation. En 1850, la moyenne d'or et d'argent, en numéraire, était de 36. francs par tête; Elle est de 70 en 1891. Elle sera de 200 à la lin du siècle, même si l'extraction d'or et d'argent continue régulièrement, sans s'accroître.Ainsi, pour prendre un exemple concret: un objet qui valait 100 francs en 1850 vaudra, en 1992, 300 francs ; 100 francs représentaient, en 1850, un capital de 1700 francs, tandis que la dépense de 300 francs, en 1992, représentera un capital de 30 000 francs. Si énorme que paraisse cette différence, elle n'en est pas moins positive; et c'est une des meilleures solutions de la question sociale qu'on puisse prévoir. En effet, le capitaliste sera ainsi, de fait, à peu près supprimé, car, pour avoir autant que le travailleur, il aura besoin d'un si gros capital que bien peu d'individus seront en état d'être capitalistes.
Pour peu que l'impôt sur le revenu ait été établi seulement pendant quelque temps (et nous croyons que, d'ici à une trentaine d'années au plus, il sera à peu près universellement mis en usage), la propriété foncière sera très divisée, en France, en Angleterre et en Allemagne. Quant à l'Amérique et à l'Australie, les territoires sont si vastes qu'ils suffisent, et au delà, aux besoins de l'agriculture, et que ce qui manque, c'est l'habitant à la terre, non la terre à l'habitant.
Mais il y a aussi à envisager le sort de l'ouvrier : s'il est à peu près établi que bientôt dans les campagnes tout paysan sera propriétaire, il n'en sera pas de même de l'ouvrier, car l'épargne lui est difficile, et il est bien plus exposé à des tentations et des passions de toute sorte, si bien qu'il faut à un ouvrier une vertu peu commune pour qu'à force d'épargne il puisse se constituer un minime capital.
Or les ouvriers seront de plus en plus
nombreux ; l'émigration des campagnes vers les villes fait chaque jour
des progrès qui vont aller encore en augrnentant (Si les grandes villes de
New-York, Paris et Londres suivent, la progression qu'elles
ont subie depuis le commencement de ce siècles, elles compteraient, à
elles trois, 60 millions d'habitants à la fin XXe
siècle. Le chiffre nous paraît si énorme que nous n'osons l'admettre.).
En Europe, les campagnes sont abandonnées ; les villes seules
grandissent, et avec quelle effrayante rapidité ! On peut prévoir que
dans un siècle Londres aura 10 millions d'habitants. Ce sera une
nation-ville, où il n'y aura pas un agriculteur, peuplée seulement
d'industriels, et de commerçants, et d'ouvriers. Paris, reliant à lui
les villes voisines du département de la Seine, formera un
tout énorme de 5 ou 6 millions d'abitants. Les villes Paris et Londres
auront leurs modes spéciaux de transport, de publicité, leurs finances
propres ; ce seront des nations dans la nation, et il y aura là une
masse énorme de prolétaires, dont le sort sera heureux ou malheureux,
suivant la nature des lois sociales qui auront été faites.
Que l'on ne croie pas, en eûet, que l'augmentation de la population terrestre nécessite un accroissement égal de la population agricole. Nous avons vu plus haut, en faisant des calculs assez optimistes, que la population du globe passerait de 1400000 000 il 2100000000, soit une augmentation de 2 à 3, ce qui suppose évidemment une augmentation égale de la production alimentaire. Mais l'extension des terri toires agricoles du nouveau monde suffira largement à cet excédent nécessaire de production, et, ménie dans la vieille Europe, avec les machines à vapeur el la culture intensive, on ferait rendre facilement au sol le double de ce qu'il produit à présent, sans augrneu ter pour cela le nombre des hommes qui le cultivent.
Par conséquent, la population rurale n'augmentera guère; mais seulement la population urbaine. Or les ouvriers en formeront la très grande partie. Comme ils seront plus nombreux, ils pourront, par leurs votes faire adopter diverses lois sur la réglementation du travail, lois qui, dans l'ensemble, seront assurément justes et équitables.
Qu'il y ait entre les ouvriers et les bourgeois des haines, des malentendus, des querelles plus ou moins violentes, ce n'est pas douteux ; mais si les ouvriers, ce qui paraît probable, comprennent leur force, ils seront modérés et respectueux des droits d'autrui, pour mieux assurer leur triomphe. Ils n'auront pas besoin de longues méditations pour comprendre qu'avec leurs votes et leurs grèves, ils pourront devenir les maîtres du monde.
De toutes les questions sociales, la plus grave peut-être, c'est la question internationale des armées permanentes et de la préparation à la guerre. Si l'on n'avait qu'à croire ce qu'on espère, je croirais volontiers que dans un siècle notre système européen d'armements démesurés n'existera plus ; mais c'est peut-être le contraire qu'on verra. Je m'imaginerais volontiers que la guerre cessera avant que les armements aient pris fin, et que les folles dépenses militaires continueront longtemps encore, après qu'il n'y aura plus de guerres. Autrement dit, on continuera pendant beaucoup d'années à se ruiner par la paix armée, au lieu de se ruiner par la guerre.
Distinguons d'ailleurs les
armements et les armées. Le système des armements se poursuit et
progresse chaque jour; on construit des forts, des fusils, des canons,
des cuirassés ; mais les armées perrnanentes tendent à disparaître.
Avec une nation armée, il n'y a plus d'année perrnanente, Les hommes
servent maintenant deux ans au lieu de servir sept ans, comme jadis, et
on arrivera forcément à réduire à un an le service militaire, L'armée
sera alors une école de discipline physique et morale qui aura quelques
avantages, et que je serais, à certains points de vue, tenté
de considérer comme un bien. En tout cas, on ne voit pas qu'il
y ait, avant longtemps, moyen de supprimer lout notre système
militaire, nos cadres bien pourvus, nos fusils et nos forteresses.
Et cependant pour le budget quel bénéfice ! Les armées européennes (marine et guerre) représentent à peu près une dépense annuelle de 4 milliards. Songe-t-on que c'est une prime de 4 milliards qui est ainsi donnée par l'Europe à l'Amérique ? La richesse des peuples étant, dans une certaine mesure, en raison inverse des impôts qu'ils payent, voit-on ce que ferait aux Européens cette allégeance de 4 milliards sur leurs impôts ?
Si, en 1992, la question militaire n'est pas résolue et elle le sera peut-être dans le sens de la suppression des armées permanentes et de l'organisation d'un tribunal arbitral international - ce ne sera que partie remise ; car dans le siècle suivant le progrès sera fait. En tout cas, en 1992, on en parlera plus qu'on ne le fait aujourd'hui, et on agitera très sérieusement cette question.
Le suffrage universel, l'impôt
sur le revenu progressif et proportionnel, l'abolition des armées
permanentes et l'institution des tribunaux internationaux, la liberté
des syndicats et des grèves, l'instruction obligatoire et universelle,
voilà les exigences légitimes de la démocratie ; et, comme elle sera
toute-puissante, elle obtiendra tout cela. Peut-être même aura-t-elle
plus qu'elle ne peut le demander justement ; car elle a une singulière
aversion pour les personnes, et il est à craindre que, quand elle
pourra tout, elle n'abuse de sa force. Mais, en laissant de
côté les détails, dans l'ensemble, son programme entier sera réalisé.
Ouvriers, bourgeois, paysans, le monde futur sert essentiellement démocratique et utilitaire ; en somme ! une société à peu près constituée comme notre société actuelle. Elle aura les défauts et les mérites de la démocratie, mais ils seront, les uns et les autres, portés à l'extrême. Les places, recherchées avec ardeur, dues à l'intrigue et la faveur; la concurrence pour la vie impitoyable ; les hommes politiques faisant des bassesses pour obtenir le suffrage de la foule. En un mot, le gouvernement peu estimé, assez peu puissant d'ailleurs, mais forcé, pour conserver le pouvoir, de gouverner sans trop de prévarication et de satisfaire aux besoins du peuple. La richesse sera encore le principal élément de la puissance; mais cette richesse sera plus également répartie qu'aujourd'hui.
Cette société matérialiste et utilitaire aura-t-elle une religion ? Elle sera essentiellement laïque, ce n'est pas douteux. Mais les idées religieuses ne se détruisent pas ; elles offrent, comme la langue nationale, une résistance presque invincible. Dans les pays catholiques, le peuple aura conservé un vague sentiment religieux, et il y aura encore des pompes religieuses, suivies sans conviction par la masse, avec une conviction profonde par quelques rares individus, épaves seules survivantes de la foi des anciens âges. Dans les pays protestants, la religion sera moins doctrinale, mais plus suivie, une sorte de christianisme épuré, dégagé de toute conception liturgique, d'autant plus difficile à déraciner qu'il fera moins de part au surnaturel et à l'absurde. Ce sera une religion raisonnable et raisonnée, qui comptera aux États-Unis et en Angleterre des millions d'adhérents, évoluant dans le sens moderne. Le catholicisme, lui aussi, subira une évolution analogue ; il sera toujours très dogmatique, mais la rigueur du ogme sera compensée, d'une part, par l'incrédulité et l'indifférence des masses, d'autre part, par le sens très net de la réalité contemporaine, qui n'a jamais fait défaut à l'Église catholique. Les Juifs se confondront de plus en plus avec la masse de la nation au milieu de laquelle ils vivent, et leur religion ne sera plus qu'une tradition curieuse, démodée. Quant aux Arabes, aux Hindous, aux Chinois, ils auront gardé leurs croyances. L'histoire des quatre siècles qui nous précèdent montre que le prosélytisme chrétien n'a aucune prise sur eux. Ils ont d'assez bonnes religions pour ne pas vouloir en changer.
Pour les populations africaines, si elles ne sont pas musulmanes, elles accepteront la religion de leurs colonisateurs, et nous aurons alors l'étrange spectacle d'un évêque de Libreville, et de l'Église luthérienne de Zanzibar.
Au fond, ce qui dominera, ce sera l'indifférence religieuse, avec la conservation apparente des formes. Mais la morale n'en souffrira probablement pas. Il y aura une doctrine morale, celle de l'altruisme, qui enseignera le respect de la liberté d'autrui et des droits d'autrui, avec l'obéissance aux lois de son pays. Ce sera une morale sans sanction, soit, mais non pas sans grandeur. Reste à savoir si elle sera efficace. Après tout, pourquoi pas ? Les hommes ne se guident pas d'après les formules d'un catéchisme, mais d'après les exemples qui leur sont donnés, les préceptes qu'ils trouvent dans leurs livres, surtout d'après l'ensemble des idées ambiantes qui leur forme comme une vague conscience morale.
Pour la morale, le XXe
siècle sera assurément dans une période de transition, car la morale
future ne sera pas encore fondée ; et nous ne pouvons pas deviner ce
qui la constituera plus tard ; mais c'est déjà quelque chose que de la
prévoir, et d'en supposer, comme on le fera en 1992, les premiers
linéaments.
Cette conception utilitaire de la morale paraîtra sans doute peu élevée à quelques philosophes ; mais, pour peu qu'ils réfléchissent, ils se rendront compte que toute morale doit avoir l'homme comme point de départ, et l'homme comme but. Se sacrifier soi-même, c'est-à-dire sacrifier sa personne, sa famille et ses biens à la patrie, ce fut l'idéal moral des Grecs et surtout des Romains : notre idéal doit être à peu près le même, mais à condition que l'idée d'humanité remplace l'idée de patrie. Alors sera constituée une société humaine dont les individus auront pour loi morale le sacrifice individuel au bien général.
Sans doute, un avenir très éloigné réservera peut-être à cette idée qui nous paraît si simple quelques transformations que l'on ne saurait préciser d'avance. Mais l'idée altruiste est la seule que nous puissions regarder comme probable d'ici à un ou deux siècles. Même nous pouvons difficilement en concevoir une autre.
Elle n'aura pas de sanction, comme les religions prétendent en fournir une, mais elle n'en sera pas moins très puissante, d'abord par les lois, ensuite par le développement de la conscience publique.
Dans les sociétés du XXe siècle, les lois seront certainement à peu près les mêmes que les lois actuelles, et quelle que soit l'idée morale du plus grand nombre, la criminalité ne changera guère. Les statistiques nous apprennent que cette criminalité, dès que les chiffres portent sur un grand pays, ne varie guère d'une année à l'autre, et que l'ensemble de la moralité, se traduisant tant bien que mal par la pénalité, varie moins qu'on peut le croire à priori. Il est même curieux de noter que cette criminalité, si fantasque en apparence est en réalité un phénomène social extrèrnement stable, plus stable même que la mortalité.
Il est vrai que criminalité ne veut pas tout dire et que, en dehors des condamnations rendues par les tribunaux pour des délits ou des crimes, il y a l'ensemble des mœurs qui peut être plus ou moins conforme à tel idéal qu'on s'est figuré. Eh bien, nous l'avouons, il ne faut pas avoir grand espoir dans le siècle qui viendra. Les hommes auront les mêmes passions, et ces passions seront peut-être moins efficacement combattues. La cupidité et l'égoïsme feront des progrès, si tant est qu'il y en ait encore à faire et les liens de la famille iront en se relâchant, à mesure que les liens sociaux seront plus forts.
C'est là, il faut bien le reconnaître, un des points noirs de l'avenir. Une société telle que la société future, que nous supposons, où l'argent et le travail seront la base de tout, pourra-t-elle subsister longtemps ? Cela est possible ; mais nous n'avons pas à nous inquiéter de ce lointain avenir; ce sera aux XXIe et XXIIe siècles à chercher cet accord. D'ici là, si les travailleurs savent s'organiser entre eux, ils pourront continuer l'existence sociale que nous menons aujourd'hui, de manière à développer leur bien-être. S'ils sont sages, prévoyants, ce qu'il faut espérer, ils comprendront que le développement du bien-être futur suppose des idées morales, ou plutôt une grande idée morale, le sacrifice de l'individu à la chose publique. Ce n'est que par l'éducation (l'école et le livre) et par de bonnes lois qu'on pourra faire pénétrer cette idée dominanttrice dans les masses populaires ( Le rôle de la femme, malgré les prédications passionnées de quelques esprits généreux, sera toujours limité au foyer domestique. Par exception, il y a aujourd'hui des femmes médecins, auteurs, peintres. Ces exceptions seront plus nombreuses, soit ; mais, même en Amérique, la femme sera surtout mère de famille et gardienne du foyer domestique. Quant à prédire l'étendue de ses droits politique cela est peu important, et d'ailleurs toute présomption serait teméraire.).