Première partie - La Revue Scientifique, 12 décembre 1891
Quand le voyageur, arpentant la route poudreuse, atteint enfin une des premières étapes de sa course, il se retourne, et mesure de l'il avec une légitime satisfaction le chemin qu'il a parcouru. Mais parfois aussi, jetant un regard inquiet sur la route qui, à perte de vue, s'étend devant lui, il contemple cet espace inconnu qui sera sa route de demain, et compare la course qu'il a faite avec celle qui lui reste à faire.
L'homme, ce voyageur, est moins sage. Souvent il regarde derrière lui, étudie patiemment les enseignements de l'histoire, et mesure la distance qui sépare le présent du passé. Mais bien rarement il songe à scruter l'avenir. Il ne se préoccupe pas des destinées futures qui attendent l'humanité. Il vit au jour le jour, sans chercher à approfondir le mystère des siècles, ou même des années, qui vont venir.
On ne peut guère blâmer les hommes de cette insouciance ; car, à presque tous, sinon à tous, l'heure présente apporte avec elle un fardeau assez lourd pour occuper toute l'intelligence et toute l'activité, de sorte qu'il ne reste plus de place à la spéculation. Les hommes d'action n'ont pas le temps de rêver. Quant aux penseurs, aux poètes, aux savants, ils ont, eux aussi, une lâche quotidienne, plus pressante, plus utile peut-être, que cette problématique interrogation de l'avenir. Ils croient d'ailleurs que l'avenir est fermé ; que nul ne peut en rien connaître ; que l'imprévu, l'inattendu, l'inexplicable sont des forces ayant gouverné et devant continuer à gouverner le monde. Ils pensent, en un mot, qu'il y a, même dans la rêverie, même dans la spéculation, des limites qu'on ne doit pas franchir, sous peine de tomber dans l'absurde.
Cependant nous essayerons, au risque de passer pour téméraires, de poser le problème, et nous nous ferons résolument cette grave question : « Où allons nous ? »
Assurément il ne peut être question d'un lointain avenir. A mesure qu'on s'éloigne de l'époque actuelle, l'avenir est de plus en plus mystérieux. Il y a déjà une grande incertitude sur l'avenir de 1893. Que sera-ce pour celui de l'an 1900 ? Et que pourra-t-on dire avec quelque vraisemblance sur les destinées de l'an 2000 ou de l'an 3000 ? Plus on s'écarte du présent, plus l'imprévu ou l'imprévoyable prennent d'importance. Leur rôle croît en proportion géométrique, à peu près comme la chance de rencontrer la cible en tirant un coup de carabine au hasard va en diminuant rapidement à mesure que la cible est plus loin du tireur.
Il faut faire une très large part à l'imprévu, même lorsqu'on n'envisage que le siècle futur. Alors, pour les autres siècles futurs, la part de l'imprévu doit être faite si grande, qu'il ne reste plus rien pour le prévu.
D'ailleurs ce sort très lointain des hommes ne doit pas nous intéresser beaucoup. Les générations humaines passent vite. Il paraît qu'au bout de cinquante ans, toutes les tombes sont abandonnées. Dans cinquante ans, ceux qui me lisent aujourd'hui n'existeront plus : cinquante ans plus tard, personne ne songera à eux. En l'an 2000, les petits-enfants de mes lecteurs d'aujourd'hui seront des vieillards très vieux. La génération active et jeune de l'an 2000 n'aura jamais entendu parler des hommes d'aujourd'hui autrement que par les livres, et la génération présente, celle qui est aujourd'hui jeune et active, appartiendra à l'histoire : elle n'aura plus de famille. Pourquoi alors prendrions-nous quelque souci de ces générations qui ne prendront aucun souci de nous ? Occupons-nous de nos enfants, de nos petits-enfants, même, si l'on veut, de nos arrière-petits-enfants ; et limitons à eux notre sollicitude, d'autant plus que toute prévision sur le sort des autres serait de la pure fantaisie, sans aucun sérieux appui.
Même en ne prenant comme terme extrême de nos prévisions que l'année 1992, ou, en chiffres ronds, l'an 2000, fin du XXe siècle, nous serons trop souvent conduits malgré nous, par la nature même de notre sujet, à des appréciations fantaisistes. Mais - il faut bien qu'on le sache - nous ne nous faisons aucune illusion sur le caractère hypothétique de la plupart des considérations qui vont suivre.
Nous devons dire que nous traiterons avec le plus de précision possible et par une méthode presque scientifique ces hypothèses sur l'avenir. Nous prendrons les courbes des grands phénomènes sociaux, et nous les prolongerons, suivant la ligne probable. Faire la statistique graphique de l'avenir, cela est certainement bien aventureux ; mais le silence n'est pas une solution, et, à tout prendre, la courbe de la statistique future prolongée sur la statistique passée a une probabilité relativement assez grande, si on suppose l'homogénéité des phénomènes.
Nous le répétons encore : ce sont des hypothèses, et qui sait si, d'ici à peu d'années peut-être, les faits ne nous donneront pas un étonnant démenti. Mais nous espérons qu'on nous rendra, aujourd'hui du moins, cette justice que nous faisons la part la plus large à l'imprévu, et, d'autre part, que nul essai dans ce sens n'a été fait encore, avec des statistiques authentiques et des faits positifs comme base.
Quoique, en fait d'avenir, tout soit hypothétique, il y a cependant une première hypothèse qui est tellement vraisemblable qu'on peut la prendre pour une certitude ; c'est que d'ici à cent ans les conditions physiologiques, et pour ainsi dire zoologiques, de l'humanité n'auront pas subi de changement appréciable.
La Terre a eu un commencement, et elle aura certainement une fin. Mais cette fin est si lointaine qu'il ne faut pas s'en alarmer. Les astronomes et les géologues nous ont prouvé que le refroidissement de la Terre est continuel, et qu'elle perd constamment du calorique, en rayonnant à travers les espaces glacés qu'elle parcourt avec une rapidité vertigineuse. Mais ce refroidissement est très lent. En supposant un millième de degré par an - et nous exagérons sans doute encore - cela fait un degré en mille ans ; ou autrement dit deux degrés depuis l'ère chrétienne, trois degrés de moins qu'au temps d'Homère. Il faudrait donc huit mille ans pour que la température de Paris fût celle de Moscou. Huit mille ans ! Sait-on ce que cela signifie ? Ce n'est rien du tout au point de vue cosmique ; mais, pour l'humanité, c'est plusieurs mondes ; puisque c'est à peine si nous pouvons soupçonner quelque chose de ce qu'était l'homme il y a cinq mille ans.
Nous devons donc nous rassurer sur le refroidissement de la Terre. Les hommes ont quelque vingt mille ans devant eux, avant qu'ils aient à s'en inquiéter sérieusement et à souffrir. Peut-être d'ici là auront-ils le temps de prendre certaines précautions.
Quant aux cataclysmes géologiques ou cosmiques, ils ne paraissent guère à craindre. Les volcans ont fini leur temps, ou à peu près. En tout cas, leurs éruptions sont bien localisées. Les astres errants sont rares, et il faut présumer que notre petite planète n'aura pas la mauvaise chance d'en rencontrer un sur sa route.
Donc nous pouvons accepter ceci : c'est que, pendant longtemps, très longtemps, les conditions extérieure ne se modifieront pas. Il y aura des mers, des fleuves, des rivières, des montagnes, semblables aux mers, aux fleuves, aux rivières et aux montagnes d'aujourd'hui. Le soleil se lèvera dans l'horizon de la même manière et aux mêmes heures ; et la constitution chimique de l'atmosphère terrestre n'aura subi aucune variation appréciable.
Quant à l'homme lui-même, il est possible, il est même probable qu'il se modifie sans cesse de corps et d'âme ; mais ces modifications s'exercent avec une lenteur extrême. S'il se fait en lui d'ici à un siècle quelques légères transformations ; si les races actuelles continuent à se croiser et à se modifier, le changement sera si faible qu'il est inutile d'en parler.
Ainsi, dans cent ans, la terre, l'air et l'eau seront ce qu'ils sont aujourd'hui ; et l'homme sera ce qu'il est aujourd'hui.
Mais, si l'homme reste physiologiquement le méme, socialement il se transforme, et se transforme très vite. La stabilité biologique de l'être humain contraste étonnamment avec son instabilité sociale. Nous voudrions ici passer en revue quelles sont les transformations les plus probables que subiront les nations, les sociétés et les connaissances humaines.
Avant toutes choses, il faut essayer de prévoir quel sera l'état des diverses nations qui peupleront la terre.
Voici le groupement, très
approximatif, qu'on peut établir de la population du monde en 1892 et
en 1992. Il est évident
que ce sont là des chiffres ronds et que c'est de la statistique très
rudimentaire (Les
chiffres représentent des millions d'habitants.) :
Sauf pour les peuples de l'Asie et de l'Afrique dont aucune sta tistique ne nous fait connaître l'état actuel avec précision, et à plus forte raison l'état en 1852, ce qui est nécessaire pour calculer leur accroissement.
Nous croyons devoir donner ici les chiffres exacts se rapportant à la population, d'après les dernières statistiques :
Il y a des peuples à accroissement lent, comme la France par exemple, et des peuples à accroissement rapide, comme les États-Unis et l'Australie. Ces différences d'accroissement, dépendant en partie de différences territoriales, sont destinées à s'exagérer encore. Il est très vraisemblable que les peuples civilisés, et dont la surface territoriale n'est pas très grande - comme tous les peuples européens, sauf la Russie - auront un accroissement qui diminuera d'année en année. Déjà, en suivant attentivement la marche de la natalité depuis les vingt dernières années, on voit que dans les pays européens la population tend à devenir stationnaire, de sorte que bientôt l'exemple de la France sera suivi, et qu'en Allemagne, en Angleterre et en Italie, la progression deviendra de moins en moins rapide.
Tel n'est pas le cas pour l'Amérique. En Amérique, la natalité est forte, surtout dans l'Amérique espagnole.
Et puis des flots d'immigrants y viennent chaque année, si bien que, d'une part, l'Europe a un croît qui se ralentit, d'autre part, l'Amérique a un croît qui 's'accélère, ce qui est évidemment dû à une émigration des populations européennes vers l'Amérique.
Ce mouvement, qui porte les populations de la vieille Europe à venir dans les deux Amériques, ne peut que s'accentuer de plus en plus ; et on comprend sans peine qu'un moment viendra - il faudra plusieurs siècles - où la densité de la population sera à peu près uniforme en Europe, en Amérique et en Afrique. Certes, dans cent ans, l'Europe aura encore, malgré l'exiguïté de son territoire, plus d'habitants que l'Amérique, et l'égalité ne sera pas atteinte ; mais enfin, au point de vue de la densité par kilomètre carré, la disproportion entre l'Europe et l'Amérique sera moindre qu'aujourd'hui.
Quant aux nations européennes,
évidemment elles ne suivront pas les unes et les autres la même
progression. Ainsi la France a un développement si lent que nous avons
sans doute exagéré en supposant que dans un siècle elle comprendra 50
millions de Français. L'Allemagne et la Grande-Bretagne auraient
certainement une population plus nombreuse que celle que nous avons
indiquée, si nous ne supposions pas que, par le fait de la civilisation
et de la réflexion, les habitants de ces deux grands pays imposeront
une limite à leur propre natalité. En somme, pour l'Europe, à part la
Russie, la densité de la population tendra vers l'uni formité.
L'émigration corrigera l'excès de natalité ; et l'immigration, le
défaut de natalité.
Mais ceci ne s'applique qu'aux nations dont la civilisation est à peu près identique. Or la Russie fait exception en Europe. La civilisation russe est encore embryonnaire, non certes dans les villes civilisées, mais dans les campagnes. Le paysan russe est, pour l'instruction, les sentiments civiques, le bien-être, bien différent des ouvriers ou paysans du reste de l'Europe. Cela ne veut pas dire qu'il soit inférieur en moralité ou en intelligence. Assurément non. Il n'est pas inférieur ; il est autre ; il n'a ni les bienfaits ni les vices d'une civilisation raffinée, et l'idée de limiter sa famille ne lui est pas venue encore et ne lui viendra probablement pas de sitôt, d'autant plus que l'organisation semi-communale de la propriété dans les campagnes russes ne paraît pas très bien s'accorder avec l'idée malthusienne.
Il en résulte ceci, c'est que la Russie s'accroîtra beaucoup plus vite que les autres peuples européens. Aujourd'hui, la Russie représente à peu près les deux septièmes de l'Europe, tandis que dans cent ans elle en représentera plus d'un tiers.
Les deux nations civilisées qui auront donc les plus grandes puissances en 1992, ce seront les Ëtats-Unis d'une part, et d'autre part la Russie. Leur population sera probablement d'environ 600 millions d'hommes, c'est-à-dire bien plus nombreuse que celle de toute l'Europe.
La statistique future de l'Afrique est absolument incertaine. C'est une obscurité parmi l'obscurité. Déjà, pour l'évaluation actuelle, on est réduit à des chiffres tout à fait fantaisistes. En général on attribue à l'Afrique 200 millions d'habitants ; mais c'est là un chiffre étrangement exagéré. Le vrai chiffre est inconnu, mais il est plus près de cent millions que de 200 millions. Les nègres, Soudaniens, Hottentots, barbares divers, qui s'étendent du Sahara au Cap, et de l'Atlantique à la mer des Indes, ne sont pas si nombreux qu'on le croit.
On n'a aucun chiffre à donner,
et il nous semble qu'un chiffre total, actuel, de 75 millions, est
encore trop fort. Nous l'adoptons cependant pour ne pas trop nous
éloigner des géographes qui supposent 200 millions d'Africains. Que
deviendront ces barbares quand ils seront en face de la civilisation ?
Le moment vendra bientôt où dans toute l'Afrique il n'y aura plus
d'indigènes indépendants. Tous seront soumis au protectorat ou à la
domination d'un pouvoir européen quelconque. Y aura-t-il en même temps
émigration et peuplement par des Européens ? Le fait ne serait
pas douteux si nous envisagions un avenir de deux ou trois siècles ;
mais, à la fin du xx" siècle, il est fort possible que ce mouvement ait
à peine commencé. La terre et le climat de l'Afrique ne sont pas
favorables aux immigrants ; de sorte que, tout bien pesé,
l'accroissement de l'Afrique en population sera assez faible, sauf pour
les pays qui, comme le Cap et l'Algérie, ont déjà un commencement très
prospère de colonisation européenne.
Reste l'Asie, presque aussi inconnue que l'Afrique. Le chiffre qui exprime dans nos livres européens la quotité de la population chinoise est absolument arbitraire. Nous savons, à peu près, qu'elle continue à s'accroître, et qu'elle s'acccoit très rapidement. Mais qu'adviendra-t-il dans l'avenir ? Nous supposons un accroissement moyen. Nous faisons de même pour les populations de l'Inde et de l'Indo-Chine, ce qui nous conduit au chiffre énorme d'un milliard d'hommes dans l'Asie à la fin du xxe siècle.
Quelle langue parleront ces peuples ? C'est là un point d'une importance fondamentale ; car la civilisation et la nationalité dépendent en grande partie de la langue.
Faisons d'abord une remarque essentielle ; c'est que la langue d'un peuple civilisé ou demi-civilisé est presque impossible à détruire. Rien n'est plus résistant à toute conquête, à toute destruction que la langue parlée au foyer paternel ; et à l'avenir cette résistance ira en croissant ; car les progrès de l'instruction, le développement de la littérature et du journalisme, fortifient la conscience nationale d'un peuple et l'amour de sa langue. Il ne faut donc pas supposer que les petits peuples, dont la langue est parlée par peu d'hommes, adopteront une langue autre que leur langue maternelle. Est-ce que quatre cents ans de domination ont empêché (pour la France) la vie des dialectes breton, basque, provençal et des autres patois ? Est-ce que la Pologne infortunée, partagée entre trois maîtres également puissants et tyranniques, n'a pas conservé sa langue ? Tout au plus peut-on soutenir que les langues des petits peuples seront parlées de moins en moins, tandis que les langues des grands peuples seront parlées de plus en plus.
Nous aurons alors à peu près
les chiffres suivants, exprimant en millions d'hommes le nombre d'indi
vidus parlant telle ou telle langue : 
Si donc on ne devait tenir compte que du
nombre, les Chinois auraient la prééminence ; mais, à moins de quelques
révolutions ou évolutions imprévues et invraisemblables, la Chine
restera à part de la civilisation générale ; et d'ailleurs la langue
chinoise est si absurde, avec son alphabet étrange, ses caractères
grotesques et son vocabulaire interminable, qu'elle n'a aucune chance
de se généraliser.
Restent alors les quatre langues suivantes : l'anglais qui sera parlé (ou compris) par 500 millions ; le russe par 350 millions ; l'espagnol par 250 millions ; l'allemand et le français par 100 millions d'hommes.
Il est clair que la langue anglaise sera la plus répandue ; elle a d'ailleurs de grands avantages. Elle est simple, facile à comprendre et, si elle n'était entravée par une orthographe, c'est-à-dire une prononciation ridicule, ce serait une langue très propre à une rapide diffusion.
D'ailleurs elle n'est pas si éloignée des langues latines qu'on le croit souvent. Elle s'en rapproche beaucoup. Les auteurs du grand dictionnaire anglais ont constaté que, sur trois mots, deux avaient une origine gréco-latine. Quantité de mots nouveaux se forment chaque jour, dont l'origine est évidemment gréco-latine et finissent par faire une sorte de langue internationale comprise de chacun - telegraph - phonograph - telephon, etc ( Voici une phrase que je prends au hasard dans le Journal or Physiology. Je souligne les mots non dérivés du latin. « A recent paper on the maximal frequency of stimulation of nerve and muscles which is capable of producing tetanus, gives occasion for a criticism of the electrical rnethod, at least as commonly employed, as incompetent to solve the problem proposed, it is of manifest importance to our conceptions of the physiological processes in active nerve and muscles. » On voit que dans ces phrases les articles et les prépositions sont à peu près les seuls mots qui ne soient pas d'origine latine)
Ce qui donnera à la langue anglaise une supériorité marquée sur la langue russe, c'est son alphabet ro main ; tandis que l'alphabet russe, avec ses sons gutturaux spéciaux, reste en dehors de la lecture courante pour les peuples de l'Europe occidentale.
La langue allemande, elle aussi, a un alphabet spécial ; mais il est très probable, quand la mode du vieux germanisme aura disparu, que l'alphabet gothique sera rangé dans les curiosités d'un autre âge. Déjà, dans tous les livres de science, et dans quelques journaux, l'alphabet romain a détrôné l'alphabet gothique.
C'est une chimère que de vouloir ressusciter une langue morte (comme le latin) ou imaginer une langue nouvelle (comme le volapük et l'esperanto). Il faut se résigner à notre sort. Depuis que la tour de Babel a été renversée, tous les peuples parlent des langues différentes ; et ils continueront, jusqu'à ce que les petits soient anéantis par les grands, ce qui n'est certes pas désirable. Mais ce qu'on doit espérer, c'est que les langues actuelles, qui ont le plus de chance de se généraliser, comme l'anglais et les langues latines (en confondant en une langue unique l'espagnol, le français et l'italien), se groupent, se fusionnent de plus en plus, s'empruntant mutuellement tel ou tel terme de leur vocabulaire.
Assurément, dans un siècle, cette fusion ne se sera pas effectuée. Sauf quelques modifications accessoires, l'anglais qu'on parlera à Londres en 1992 ressemblera à celui qu'on y parle aujourd'hui ; mais on doit songer à la possibilité d'une introduction dans la langue an glaise - la langue de l'avenir - d'expressions latines (c'est-à-dire françaises, espagnoles et italiennes) de plus en plus nombreuses. Il faut y songer, et il faut l'espérer.
Quant aux langues autres que
celles-là, le suédois, le polonais, le danois, le, tchèque, le flamand,
le finois, le hongrois, le turc, le grec, l'arabe, les dialectes
indiens ou cochinchinois, elles ne peuvent que perdre. Elles ne
perdront peut-être pas beaucoup ; mais enfin elles ne
progresseront pas, alors que les langues des peuples colonisateurs
s'étendront de plus en plus.
Quoique la politique soit, plus que le reste, soumise à des fluctuations .invraisemulables, on peut admettre que les frontières des États européens seront à peu près ce qu'elles sont aujourd'hui.
La question de l'Alsace-Lorraine, cette iniquité scandaleuse, aura été résolue. Comment ? nous ne pouvons le prévoir. Est-ce par une guerre ? Cela est malheureusement probable. Est-ce par une révolution en Allemagne, avec une république plus soucieuse des droits des peuples qu'un roi de France ou un empereur d'Allemagne ? Est-ce par une convention arbitrale ? Il serait vain de discuter ces hypothèses. Toujours est-il qu'il est impossible que la situation se prolonge. Vingt-deux années de tyrannie et d'oppression n'ont pas changé les sentiments des Alsaciens et des Lorrains, et il est permis de supposer que, malgré un effroyable despotisme moral, dans un siècle, les sentiments de leurs petits-enfants seront restés les mêmes. On ne transforme pas une langue ; on ne change pas les amours d'un peuple. Au bout de cent ans, l'amour des Polonais pour leur patrie a persisté, Pendant combien de siècles les empereurs d'Allemagne ont-ils occupé la Lombardie sans se faire aimer des Italiens ? et les Grecs n'ont-ils pas secoué le joug des Turcs après plusieurs siècles d'oppression ? Tôt ou tard la volonté des peuples finit par triompher, et les politiques à courte vue, qui n'en tiennent pas compte lorsqu'ils partagent des nations comme on vend des lots de moutons au marché, seront forcés de reconnaître cette grande force qui ira en s'affirmant chaque jour. De fait, l'Alsace-Lorraine sera libre. Elle formera peut-être un État indépendant, à la manière de la Belgique et de la Suisse; mais enfin, ce qui est essentiel, elle aura sa liberté et elle ne sera plus l'esclave d'un maître.
L'unité de l'Allemagne est faite, et il n'est pas probable qu'elle se désagrège. Au contraire, la marche des idées est fatale; et l'Allemagne unie est une nécessité historique. L'Allemagne unie ne veut pas dire l'Allemagne despote. Actuellement cette unité de l'Allemagne avec les Danois (esclaves) au nord, les Polonais (esclaves) à l'ouest, les Alsaciens (esclaves) à l'est, n'a rien de généreux et de noble; mais, si les notions funestes d'hégémonie militaire qui hantent quelques imaginations germaniques venaient à disparaître, la constitution d'un grand peuple allemand au centre de l'Europe serait un bienfait, et non un fléau.
Quant à l'empire d'Autriche, tout fait craindre qu'il ne résiste pas à la première guerre européenne (heureuse ou malheureuse). La Hongrie est déjà presque indépendante. En 1992, elle le sera complètement ; de même les pays tchèques ; de même peut-être la Pologne autrichienne.
Pour les populations des Balkans et les races variées, à langues multiples, qui vivent sur les bords du Danube, elles formeront sans doute une confédération, qui pourra être placée sous la tutelle d'un empereur d'Autriche quelconque, ou qui peut-être auront la forme républicaine.
Nul changement probable dans les frontières de l'Espagne, de l'Italie, de la Belgique, de la Hollande, de la Suisse, du Danemarck, de la Suède.
Entre la Russie et l'Allemagne, il existe encore sur les côtes de la Baltique quelques provinces litigieuses. On peut difficilement prévoir ce qui en adviendra. Comme le fond de la population est russe, avec quelques seigneurs allemands à la surface ; comme, de plus, par le fait de sa population croissante et de ses conquêtes en Asie, la Russie devient chaque jour beaucoup plus forte que l'Allemagne, il est probable que les limites actuelles seront conservées et que les provinces baltiques resteront russes.
Quant à la Turquie, depuis longtemps elle est malade ; le pronostic n'est pas favorable. Il est bien probable que la Russie finira par prendre possession de Constantinople, et c'est, en fin de compte, la prévision la plus vraisemblable ; mais il se peut que d'autres solutions surviennent, le statu-quo notamment, qui est de toutes les solutions connues la plus simple, celle que préféreraient la plupart des nations européennes.
A tout prendre, la Russie, dont la force latente est prodigieuse, a tout intérêt à s'étendre vers l'Asie; on sait quels progrès sa puissance y a faits depuis vingt ans. Chaque jour elle avance. Le Caucase est débordé et l'Asie Mineure est entamée. Le chemin de fer transsibérien sera achevé dans quelque douze ans, et la Sibérie, dont les parties méridionales sont très fertiles, se peuplera comme par miracle. Dans l'Asie centrale, Turkhestau , Afghanistan, Hérat , Perse, l'influeuce russe progresse sans trêve. La Russie et l'Angleterre (la baleine et l'éléphant, selon l'expression pittoresque de Bismarck) se trouveront en présence, ayant à elles deux à faire la digestion de l'Asie presque entière.
A côté de ce grand rêve, qui est la possession du monde asiatique, il est possible que, par instinct, la nation russe s'écarte de la conquête vers l'Est, et qu'elle accepte de ce côté ses frontières actuelles, d'autant plus acceptables qu'aucun Russe n'est soumis à une domination étrangère, et que les Slaves de l'Autriche ou de l'empire allemand ne sont pas de vrais Russes, mais des Polonais ou des Tchèques.
En Asie, nous sommes toujours forcés d'avoir à considérer la Chine qui est l'inconnu, le grand trou noir de l'avenir. Si la Chine voulait adopter les progrès modernes, progrès militaires ou autres, il n 'est pas douteux qu'elle pourrait non seulement résister aux invasions, mais encore envahir. A ce point de vue, on a pu prétendre qu'il y a un péril chinois ; mais ce Péril , est vraiment un peu chimérique.
L'Asie sera à la fin du XXe siècle entre les mains des Busses qui tiendront le nord et le centre, des Anglais qui auront l'Inde, et des Français qui auront probablement conservé la possession de l'Indo-Chine. Mais les Chinois, s'ils consentaient à adopter nos armements militaires, auraient bien vite fait de chasser les Anglais de l'Inde et les Français de l'Indo-Chine, de manière à rester les seuls maîtres de l'Asie; non pas seulement comme des conquérants. qui passent, mais comme des colons envahisseurs qui restent, introduisant dans le peuple conquis leurs usages, leur commerce et leur langue. Toutefois, cette éventualité n'est pas probable. Voici cinq siècles que la Chine est demeurée immobile en face de la civilisation européenne qui progressait si vite; il n'y a donc pas de raison pour admettre qu'elle va se modifier dans le siècle futur.
Cependant, même limitée comme elle est, la Chine est une force colossale ; sa puissance d'inertie demeure énorme : On ne peut guère songer à lui imposer autre chose que des traités de commerce superficiels et quelques droits pour certains ports. L'entrée des produits européens dans la Chine restera, selon toute apparence, à peu près fermée comme elle l'est aujourd'hui, et il se fera aux limites de l'empire chinois une lente infiltration de population chinoise dans les pays voisins.
L'Inde et l'Indo-Chine seront-elles autonomes ou soumises ? A ne regarder que la masse de leur population immense comparée au petit nombre des conquérants, il paraît probable que les conquérants seront forcés de les abandonner. Mais il faut tenir compte de la force morale. Pour contenir deux cents millions d'Indiens, il n'y a même pas, en effectif disponible, cinquante mille hommes de troupes anglaises. Un bataillon français d'Infanterie de marine tiendra tête à vingt mille Annamites. D'autre part, les ressources de la métropole vont en augmentant, ainsi que la facilité des communications et la complication des armements, si bien que des peuples demi-sauvages sont aujourd'hui comme désarmés vis-à-vis des régiments européens : la différence s'accentuera chaque jour et rendra la rébellion des indigènes de moins en moins redoutable. Ce qu'on a le droit de supposer et d'espérer, c'est que la langue française en Indo-Chine et la langue anglaise dans l'Inde se répandront de plus en plus, et que les populations indigènes s'initieront dans une certaine mesure à la civilisation plus parfaite que nous représentons.
Les destins de l'Amérique sont faciles à prévoir. Dans l'Amérique du Nord on parlera anglais, dans l'Amérique du Sud on parlera espagnol ; le Canada sera probablement émancipé de la domination anglaise, sinon en droit, au moins en fait ; les Canadiens français et anglais forrneront une puissante agglomération où les deux langues seront de puissance égale ; mais il est à supposer que cette agglomération canadienne sera absorbée par l'immense masse des États-Unis dont la prospérité et la population comporteront un prodigieux accroissement.
L'Amérique espagnole, plus vaste en étendue que l'Amérique anglaise, sera moins vite peuplée, mais aussi prospère, à la condition toutefois que les mœurs politiques s'y améliorent et que le détestable régime des pronunciamentos prenne fin. Il y a déjà, dans quelques-unes des capitales, quelques esprits éclairés qui pensent à une sorte de fédération, États-Unis du Centre et États-Unis du Sud, avec le Mexique pour centre d'une part et le Brésil d'autre part. Mais, heureusement, les dissensions politiques et les mauvaises finances n'empêchent pas ces beaux pays de progresser rapidement. On peut dire que leur avenir est assuré ; car il est vraiment peu intéressant de savoir au juste quelles seront les frontières futures de la Colombie, de l'Uruguay, du Paraguay et du Vénézuela.
L'Australie sera peuplée presque tout entière; et, d'après la marche progressive de la colonisation, on peut évaluer à 30 ou 40 millions le nombre des individus qui, parlant anglais, cultiveront le sol du grand continent australien en 1992 .
Reste l'Afrique, dont la destinée est absolument impossible à prévoir.
Au point de vue géographique, nul doute que l'Afrique sera absolument connue, aussi bien que le département de Seine-et-Oise, et qu'il n'y aura plus sur les cartes ces larges espaces blancs, intacts, qu'on voyait encore au temps de notre enfance, et qui maintenant dans tous les atlas sont pourvus de noms bizarres et colorés de diverses couleurs. Mais de la géographie à la colonisation il y a loin.
Au Nord, l'Algérie et la Tunisie, sous la domination française, continueront à progresser. Les peuples arabes deviendront-ils Français ? Cela est possible, mais bien incertain encore. La religion musulmane s'oppose à une extension facile. Mais, d'autre part, la colonisation par l'immigration européenne, par la naturalisation des juifs et des indigènes, fait des progrès réels, quoique moins rapides qu'on pouvait l'espérer. Notre langue s'implante dans l'Afrique du Nord ; et, si l'Algérie est sage, si la métropole ne fait pas en Europe quelque guerre absurde, le Maroc tôt ou tard sera forcé de subir l'influence algérienne, sinon l'influence française. Il y aura alors, sur la rive méditerranéenne de l'Afrique, un grand empire franco-arabe, dont la puissance peut être très importante.
Toutefois, cet empire franco-arabe ne s'étendra pas facilement vers le Sud ; ou du moins le grand Sahara restera longtemps encore rebelle à toute culture ; le chemin de fer transsaharien sera construit ; on ira en trois jours de la Méditerranée au Niger ; mais l'espace parcouru sera encore, en majeure partie, inhabité.
De même, toute la portion Nord-Est de l'Afrique, qui est à présent, nominalement au moins, à part quelques petites enclaves insignifiantes, sous la domination française, sera peu colonisée. Sans doute, plus tard, avec l'expansion et le développement de l'humanité, cette portion de l'Afrique finira par étre peuplée; mais, à la fln du XXe siècle, cette domination sera encore presque exclusivement militaire, et il n'y aura là, selon nous, rien de comparable à la colonisation par peuplement dont les deux Amériques nous donnent le magnifique exemple.
Il ne faut guère rêver une véritable colonisation par peuplement pour les autres parties de l'Afrique. L'Angleterre, l'Allemagne, la France et le Portugal se sont à peu près partagé le continent africain, en partage assez inégal, où l'Angleterre a pris les meilleurs territoires ; mais, en somme, à part le Cap, nulle vraie colonisation. Au Cap, il ya un noyau solide d'hommes vigoureux et énergiques qui, eux aussi, comme les Canadiens et les Australiens, se détacheront de la métropole, pour s'unir peut-être aux Boers (quoique les Boers soient leurs ennemis aujourd'hui), et constitueront au sud de l'Afrique une puissante colonie anglaise autour de laquelle graviteront les autres régions africaines dépendant de l'Angleterre.
Quant à l'Égypte, cette terre fertile entre toutes, elle sera probablement libre. La domination anglaise, assez despotique, qui y est établie aujourd'hui, n'est pas éternelle ; et il se trouvera assurément d'ici à cent ans un ministre britannique assez libéral pour abandonner le système tortueux des gouvernants actuels : système aussi funeste aux Anglais eux-mêmes qu'aux Égyptiens et aux autres nations. L'Égypte aux Égyptiens, voilà la meilleure solution de la question égyptienne ; elle est si simple qu'elle s'imposera, et ainsi l'Égypte ne portera ombrage à personne.
La constitution politique des peuples européens est sujette à de bien étranges variations. Toutefois, les monarchistes les plus aveugles ne peuvent s'empêcher de reconnaître que le principe monarchique n'est pas en progrès. La dernière monarchie de l'Amérique vient de disparaître, et il est assez absurde de supposer qu'en un point quelconque de l'Amérique des rois viendront s'emparer du pouvoir. L'Asie, l'Afrique et l'Australie ne seront pas autonomes, et les parties autonomes, s'il y en a, seront probablement républicaines.
Il n 'en va pas de même en Europe. En France, la forme républicaine parait définitive ; et, si nous n'avions pas été, hélas! le théâtre de tant de bizarres évolutions ou révolutions, on pourrait regarder comme à peu près assurée la persistance de la République. En tout cas, c'est la solution la plus probable. Mais en Italie, en Espagne, la forme monarchique sera-t-elle conservée ? Nous ne le croyons pas. Les idées démocratiques et égalitaires, peu conciliables, quoi qu'on en dise, avec la forme monarchique, font leur chemin très rapidement ; et d'ici à cent ans il y aura, selon toute apparence, une république italienne et une république espagnole. Le sort de l'Allemagne est plus incertain. Toutefois, cet espace de cent ans est assez long pour que les idées républicaines deviennent aussi puissantes en Allemagne qu'elles le sont aujourd'hui en France ou aux États-Unis, de sorte que l'existence d'une république allemande paraît probable.
De fait, les deux dernières monarchies seront la monarchie anglaise et la monarchie russe. La monarchie anglaise, en effet, peut coexister avec une liberté complète, et elle est compatible, ainsi que l'expérience l'a maintes fois prouvé, avec des progrès sociaux et politiques considérables, se réformant sans cesse, et se réformant toujours dans le sens démocratique ; si bien que l'Angleterre d'aujourd'hui, monarchique de nom, n'est absolument pas monarchique en fait. Quant à l'empire russe, on a quelque peine à concevoir cette prodigieuse et trop rapide évolution dans les idées, par laquelle le moujik, ou paysan russe, se considérera comme citoyen d'une république, pesant par son vote dans les destinées du pays. Plus tard assurément il deviendra, lui aussi, citoyen de son pays, et il aura lu la Déclaration des Droits de l'homme. Mais il faudra sans doute un plus grand espace de temps qu'un siècle pour amener ce bouleversement.
Le sultan, qui représente en même temps le pouvoir civil et le pouvoir religieux, sera alors hors de l'Europe, et sa puissance, plus nominale que réelle, sur les Arabes et les Turcs, sera limitée à l'Asie Mineure, la Syrie, la Mésopotamie et l'Arabie, ce qui est encore un assez vaste domaine.
(à suivre)
Ce n'est assurément pas la première fois qu'on essaye de prévoir ce qui se passera à une époque éloignée. Un des ouvrages les plus curieux à cet égard est le livre de Mercier, intitulé " l'An deux mille quatre cent quarante, rêve s'il en fut jamais ». Ce livre, paru en 1770, fut réimprimé avec des additions considérables en 1786 : c'est l'édition de 1786 que nous avons sous les yeux. Nous pouvons donc savoir quelles étaient les prévisions pour l'avenir d'un homme écrivant il y a cent six ans.
Il faut reconnaître d'abord que Mercier est avant tout un déclamateur. Il fait beaucoup de phrases. Il a lu et relu Rousseau. Qu'on en juge par cet échantillon : " Le jeune prince - c'est le prince de l'an 2440 - ému, attendri, le front couvert d'une modeste pudeur, n'ose lever les yeux sur cette grande assemblée dont les regards l'environnent et le pressent. Il répand des larmes, il pleure en envisageant l'étendue de ses devoirs, mais bientôt il agit en héros : on lui a enseigné que le grand homme doit se sacrifier pour ses semblables, et que, si la nature n'a pas préparé aux hommes un bonheur sans mélange, c'est au pouvoir heureux dont la nature le rend le dépositaire à faire plus que la nature n'avait su faire en leur faveur, Cette noble idée le pénètre, l'échauffe, l'enflamme ; il prête le serment entre les mains de son père ; il atteste la cendre sacrée de son aïeul ; il baise le sceptre qu'il doit respecter le premier ; il adore l'Être suprême, etc. »
Mercier n'a, pour ainsi dire, rien prévu de ce qui fait la gloire du XIXe siècle, ou plutôt il ne s'occupe guère que de politique, et c'est la politique redondante et déclamatoire de son époque.
Dans un chapitre (chap. LXVIII), il parle des gazettes (deux fois plus grandes que les gazettes anglaises) qui sont imprimées en tous les points du monde. Il raconte avec admiration qu'on peut venir de Pekin en quatre mois (en réalité, il faut aujourd'hui quarante Jours, et on pourra probablement faire ce voyage en dix ou douze jours dans un siècle) ; il suppose que l'Amérique espagnole a eu un libérateur, et que ces pays se sont émancipés. Il fait certainement penser à Bolivar qui fut, un demi-siècle environ après 1786, le libérateur du nouveau monde. « Lorsqne le vengeur du nouveau monde eut chassé les tyrans, ce vengeur formidable se contenta d'être législateur ... Vous n'avez point l'idée d'un pareil génie. » Mercier croit que les habitants de la Nouvelle-Guinée, de l'Australie, de la Terre de Magellan, ont une civilisation florissante qui ne leur vient pas de l'Europe, et, en élève de J.-J. Rousseau, il les considère comme plus vertueux que les gens civilisés. Il passe à la Russie, à laquelle il accorde (avec admiration) 45 millions d'hommes, et il assigne à Londres une population triple de la population de 1786, c'est-à-dire un million d'hommes ! Qne dirait-il s'il savait que Londres, à la fin du XIXe siècle, aura 5 millions d'habitants, et qu'il y aura 125 millions de Russes ? Il parle d'un Paris port de mer ; d'un hôtel de l'inoculation pour la variole (il est intéressant de rapprocher cette prédiction de la construction de l'Institut Pasteur).- Il admet qu'il n'y a plus de guerres, que les monarchies sont toutes très libérales, que la liberté de la presse est absolue, et que l'instruction est répandue partout. Il croit aux machines volantes, et, oubliant que tout à l'heure il parlait de quatre mois, il dit que certains mandarins sont venus de Péking par l'aérostat en sept jours et demi. Il parle avec une grande netteté de l'echelle des êtres, ou hiérarchie zoologique, et ses paroles sont bonnes a citer textuellement ... « L'échelle des êtres ... avait alors reçu le trait de l'évidence. On voyait distinctement que les espèces se touchent, se fondent pour ainsi dire l'une dans l'autre ; que, par des passages délicats et sensibles, depuis la pierre brute jusqu'à la plante, et depuis l'animal jusqu'à l'homme, rien n'était anéanti. »
Il faudra lire surtout les chapitres XXXIII, le Cabinet du roi, et LXVIII, les Gazettes.
Comme exemple d'un rare manque de bon sens, je citerai le chapitre XLII, intitulé Du commerce, où Mercier suppose que l'échange des choses superflues a disparu ; qu'il n'y a plus de commerce à l'exterieur, et que le commerce intérieur seul persiste : « Nous visitons les nations éloignées, mais, au lieu des productions de leur terre, nous saisissons des découvertes plus utiles dans leur législation, etc. »
Il n'est pas possible d'être plus mauvais prophète.
Victor Hugo s'exprime ainsi dans les Misérables (t. IX, p. 55) en 1862 .« Le vingtième siècle sera heureux. Alors plus rien de semblable à la vieille histoire ; on n'aura plus à craindre une conquête, une Invasion, une usurpation, une rivalité de nations à mains armées, une interruption de civilisation dépendant d'un mariage de rois, un partage de peuples par congrès, un démembrèment par écroulement de dynasties ... On n'aura plus à craindre la famine, l'exploitation, la prostitution par détresse, la misère par chômage, et l'échafaud, et la gloire et les batailles, et tous les brigandages du hasard dans la forêt des événements. On pourrait presque dire : il n'y aura plus d'événements ; on sera heureux. »
Mais ce sont là des notions vagues, poétiques, et que l'avenir ne réalisera pas, ou du moins ne réalisera que lorsque l'humanité aura quelque mille ans de plus.
Il y a un livre de Edward Bellamy qui a paru récemment en Amérique (Il a été traduit en français. Librairie Dentu, Paris, 1891 : Cent ans après, ou l'an 2000.) sous la forme d'un roman. Un habitant de Boston se réveille après un sommeil léthargique de cent ans, et il décrit l'état de sa patrie. Mais il n'entre dans aucuns détails que dans l'organisation sociale du travail. C'est une sorte d'utopie socialiste assez pesante, et on ne comprend guère le succès de librairie considérable qu'elle a obtenu.